Parfois, on me présente des opportunités pour des entrevues et j’ai un brin la pétoche. Lorsque l’offre pour Attila Csihar de Mayhem s’est présentée, je ne voulais rien savoir sur le coup. J’imaginais me faire varloper par ce chanteur déjanté, me coupant lors de mes questions ou me disant que ce n’est pas pertinent. Finalement, je me suis dit qu’avec plus de 20 ans d’expérience, je serais en mesure d’avoir une discussion potable face au nouvel album de Mayhem, Liturgy of Death qui sort chez Century Media cette semaine. En donnant mon approbation, la relationniste de presse m’indique qu’Attila ne veut que des questions très précises. J’étais presqu’en mode abandon quand je me suis dit que, non, j’allais créer des questions infaillibles! Voici le résultat de cet entretien avec Attila Csihar, chanteur de Mayhem.  

Bonjour, je suis Yanick de Montréal. J’ai eu accès à l’album promotionnel, Liturgy of Death ainsi qu’aux paroles, donc certaines de mes questions sont liées à mes interprétations de vos textes. Pour être honnête, j’ai vraiment apprécié cet album. Il est dense et sombre, presque cauchemardesque.

Merci d’abord pour votre patience, et mes excuses pour le délai. Les choses sont devenues très intenses autour de moi récemment. Je suis actuellement en Suède, en préparation pour la première tournée européenne de Mayhem afin de soutenir Liturgy of Death. La production de cette tournée est en cours en ce moment même. Je suis très heureux de faire cette entrevue, d’autant plus qu’elle provient du Canada, un pays qui me tient à cœur pour plusieurs raisons, autant personnelles que musicales.

Excellent! Donc, Liturgy of Death s’inscrit dans l’esthétique sombre bien établie de Mayhem, mais l’album paraît plus dense, presque ritualiste, voire étouffant par moments. Cette atmosphère était-elle clairement définie dès les premières étapes de la composition ou s’est-elle développée de manière organique au fil du processus créatif ?

L’atmosphère de Liturgy of Death n’a pas été définie consciemment dès le départ. Nous avons commencé à travailler sur ces chansons il y a environ trois ans, pas de façon continue, mais par vagues. Nous y revenions, les remodelions et les affinions avec le temps. L’atmosphère dense, ritualiste et parfois suffocante que tu mentionnes est apparue de manière organique au fil de ce processus, plutôt que comme un concept strictement planifié dès le début.

Ton approche vocale sur Liturgy of Death semble encore plus fragmentée, presque non humaine par moments. J’ai particulièrement apprécié les atmosphères hantées sur Despair. Comment avez-vous conceptualisé la voix sur cet album : comme un narrateur, un médium, ou comme une entité autonome au sein même de la musique ?

J’ai toujours vu ma voix comme un médium, comme un canal. Quelque chose qui ne prend pas naissance ici, mais qui transmet une information provenant d’un autre endroit. Ce sentiment m’habite depuis le tout début. Lorsque je suis monté sur scène pour la première fois en 1986 avec Tormentor, je ressentais déjà cette présence de canal. Depuis, j’ai continuellement travaillé ma voix. Dès le début des années 1990, j’ai étudié avec des professeurs de chant classique et, au fil des décennies, je l’ai constamment affinée, comme un instrument ou un diamant que l’on façonne sans cesse. Quand je chante, je suis dans un état ritualiste, proche de la transe médiumnique. La voix, à l’intérieur de la musique, permet simplement à quelque chose de me traverser, quelque chose qui me dépasse.

Sur Ephemeral Eternity, on ressent une forte tension entre l’idée d’éternité et la fragilité de l’existence. Comment ce paradoxe a-t-il été exploré, tant sur le plan lyrique que vocal ?

Oui, c’est la pièce d’ouverture de l’album, et elle expose délibérément l’idée que l’existence humaine n’est qu’une étincelle fugace face à l’éternité. Nos vies sont extrêmement courtes et presque insignifiantes à l’échelle du temps infini, mais en même temps, elles sont immensément importantes précisément parce qu’elles sont brèves. Voilà le paradoxe. La chanson appelle aussi l’auditeur à sortir d’un état figé et à faire face à cette vérité. La mort est quelque chose qui mérite d’être contemplé chaque jour, car elle est inévitable et indissociable de la vie elle-même. Les symboles religieux présents dans la chanson sont utilisés de manière critique. Ils suggèrent qu’aucune religion ne peut offrir de véritable solution, car les religions transforment souvent la mort en outil de peur et promettent de fausses récompenses après la mort. Pour moi, il s’agit d’une forme de contrôle et de manipulation de la conscience.

Weep for Nothing dégage une forme de nihilisme très froide, presque clinique. Le « nothing » du titre renvoie-t-il à une absence spirituelle ou à un rejet conscient de toute forme de transcendance ?

Il ne s’agit absolument pas d’un rejet de la transcendance. Il s’agit plutôt d’élargir la notion de transcendance pour y inclure la mort et l’obscurité, et pas seulement la vie et la lumière. Le « rien » ici n’est pas une absence, mais un autre état d’être. Il y a également une perspective nihiliste, presque existentielle, car la chanson confronte le non-sens de la vie. Tout au long de l’album, j’ai abordé la mort sous plusieurs angles philosophiques, et celui-ci en fait partie. Le paradoxe, c’est que si la mort est terrifiante, elle constitue aussi une forme de libération. Elle touche tout le monde de la même manière. Riche ou pauvre, jeune ou vieux, homme ou femme, tout le monde mourra. Du point de vue de l’éternité, nous sommes déjà morts. Je ne suis toutefois pas nihiliste. Au contraire, si la vie est si fragile et finie, c’est précisément pour cela qu’elle doit être vécue pleinement et intensément.

La pièce Aeon’s End donne davantage l’impression d’une fin cyclique que d’une apocalypse stricte. La voyez-vous comme la fin d’une ère spirituelle ou comme la fin de tout ce qui est religieux ?

C’est une observation très juste. Aeon’s End traite d’une fin cyclique plutôt que d’une apocalypse classique. La chanson s’inspire en partie de la philosophie orientale ancienne, où l’existence et le cosmos sont divisés en Yugās qui déclinent inévitablement et prennent fin. Ici, la mort n’est pas présentée comme une finalité absolue, mais comme une partie d’un cycle, une clôture qui contient aussi la possibilité d’un renouveau. Cette manière de penser est centrale dans la philosophie orientale, où tout fonctionne par cycles. De nombreux textes anciens décrivent notre époque actuelle comme le Kali Yuga, une ère de décadence morale, de mensonges et de corruption. En ce sens, Aeon’s End parle de la fin d’un Yuga, lorsque tous les systèmes existants s’effondrent. Le symbole de l’épée fait référence à Kalki, l’incarnation future qui apparaît à la fin du Kali Yuga. Il ne s’agit pas d’une mythologie littérale, mais d’un archétype de la destruction comme force purificatrice. Cela dit, l’album dans son ensemble est davantage enraciné dans des traditions philosophiques occidentales, les idées orientales n’apparaissant que de façon subtile et symbolique.

L’atmosphère de Realm of Endless Misery est particulièrement oppressante, presque suffocante. Le début de la pièce ressemble à une explosion. Cherchiez-vous à créer une immersion sonore qui dépasse l’écoute musicale pour devenir une expérience psychologique ?

Absolument. Pour moi, créer de la musique a toujours été bien plus qu’une question de son. Il s’agit d’offrir une expérience psychologique, voire transpersonnelle. Avec Realm of Endless Misery, l’intention était que l’auditeur ne reste pas à l’extérieur de la musique comme simple observateur, mais qu’il s’y fonde, ou si tu préfères, qu’il s’y écrase. L’atmosphère et la sensation sont aussi importantes que le son lui-même.

Le morceau qu’est The Sentence of Absolution semble jouer avec une ironie très sombre, où l’absolution devient elle-même une forme de condamnation. S’agit-il d’une critique directe des concepts religieux de pardon ou d’une réflexion plus personnelle sur la culpabilité et la rédemption ?

Cette chanson traite essentiellement de la manière dont les religions utilisent la peur comme outil de contrôle. À travers des concepts comme le péché, la culpabilité et l’absolution, elles exigent l’obéissance et la soumission. Dans ce contexte, l’absolution n’est pas une libération, mais une autre forme de dépendance. La chanson remet ce mécanisme en question. Je crois qu’il n’existe pas de réponses toutes faites que les religions ou les institutions peuvent transmettre. Les philosophies peuvent offrir une orientation au mieux, mais chaque individu doit affronter la vie et ses conséquences, seul. La véritable absolution ne peut pas venir de l’extérieur. Une personne doit s’absoudre elle-même. Si quelqu’un prend des décisions de manière honnête et consciente, aucune autorité externe ne peut le juger. En fin de compte, nous ne répondons qu’à nous-mêmes.

La fin de cette chanson a aussi un caractère très ritualiste, presque tribal, avec une ambiance bayou ou de la Louisiane. J’ai ressenti un lien direct entre cette fin et la pochette de l’album : comme entrer dans une chambre d’hôtel à La Nouvelle Orléans, observer les lieux, marcher vers une table et y découvrir tous ces objets. Cela m’a donné des frissons. Que peux-tu nous dire sur cette dimension tribale et sur la pochette de l’album ?

Je suis très heureux que tu aies ressenti cela, car c’est une impression extrêmement juste. La fin de l’album est un « outro » délibéré qui puise dans l’atmosphère spirituelle du vaudou. Nous ne voulions pas recréer un rituel littéral, mais plutôt évoquer un espace spirituel, un état de transition. L’album possède un arc rituel clair. Au début, il est ouvert par Kris (Garm) d’Ulver, qui est un ami très proche et l’un de mes chanteurs préférés. Il était naturel qu’il ouvre cet espace rituel. À la fin, on entend la voix de Natacha Kanga, une chanteuse africaine qui comprend et incarne véritablement l’esprit vaudou, ce qui rend la conclusion entièrement authentique. L’univers visuel de l’album a été créé par Daniele Valeriani, avec qui nous avons aussi travaillé sur Daemon. Mayhem a toujours repoussé les limites, et cet aspect ritualiste vaudou est une autre façon de montrer qu’il n’existe aucune frontière fixe pour nous.

Depuis des décennies, Mayhem est reconnu pour ses atmosphères cauchemardesques. Comment évitez-vous la répétition tout en restant fidèles à l’identité fondamentale du groupe?

Mayhem ne s’est jamais répété. Chaque album est unique et se suffit à lui-même. En même temps, il existe un noyau central qui a toujours été présent, et c’est la mort. Pour moi, la mort est le fondement de tout art sombre, pas seulement du black metal. Une partie de la nature de Mayhem consiste à se remettre en question et même à se détruire. Nous démantelons souvent ce que nous avons construit auparavant, et ce n’est pas une stratégie, mais un processus naturel. La destruction n’est pas une fin, mais une phase nécessaire à partir de laquelle quelque chose de nouveau peut émerger, exactement comme dans la nature.

Par rapport à vos albums précédents avec Mayhem, décrirais-tu Liturgy of Death comme un album plus introspectif, plus doctrinal, ou plus ouvertement hostile envers l’auditeur ?

Je ne me suis jamais senti hostile envers l’auditeur. Bien au contraire. J’essaie toujours de donner de l’énergie et de la force, d’éveiller et de secouer les gens. Je ne veux jamais dicter un chemin ni être suivi. Je veux inspirer chacun à suivre sa propre voie et à trouver ses propres réponses. C’est aussi vrai sur scène. Quand je performe, je ne veux rien prendre au public, mais donner. À travers le canal vocal, j’essaie de transmettre de l’énergie et de l’offrir à tous. Ce que je reçois en retour est un reflet, un état partagé de transe, presque transcendant. Je ne me concentre pas beaucoup sur la réception des albums. Il est évidemment agréable de voir que Liturgy of Death est bien accueilli, mais ce n’est pas cela qui définit mon travail.

Ton implication avec Tormentor demeure essentielle parallèlement à Mayhem. Le choix de Montréal pour une séance photo lors de la Messe des Morts, combiné à la collaboration avec Wayne William Archibald, connu pour son travail avec Voïvod, est hautement symbolique. Qu’est-ce qui vous a attiré précisément dans la vision artistique de Wayne pour représenter Tormentor à ce stade de sa carrière?

Tormentor a toujours été extrêmement important pour moi, car c’est là que tout mon parcours musical a commencé. Le groupe a été formé en 1985 et, dès 1986, nous jouions déjà sur scène. En quelques années, Tormentor est devenu très connu en Hongrie, jouant de nombreux concerts devant un large public. À bien des égards, peu de choses ont changé depuis, si ce n’est que ce qui était autrefois local est maintenant global. La séance photo à Montréal s’est mise en place très naturellement. Nous avons joué lors de la Messe des Morts, et l’occasion de travailler avec Wayne William Archibald s’est présentée. Je suis depuis longtemps un grand admirateur de Voïvod, et je tiens à exprimer mon respect autant pour Voïvod que pour Wayne.

Percois-tu une différence fondamentale entre l’expression vocale et philosophique que tu adoptes avec Mayhem et celle que tu développes avec Tormentor, ou vois-tu ces projets comme des manifestations complémentaires d’une même vision globale ?

Tous mes groupes et projets sont différentes manifestations d’une même vision globale. Cela vaut pour Mayhem, Tormentor, Plasma Pool, Aborym, Sunn O))), Void Ov Voices et mon travail solo, ainsi que pour des collaborations plus récentes. Ce n’est pas quelque chose que je planifie consciemment. Cela vient naturellement à travers un canal artistique. J’ai toujours été attiré par l’exploration des aspects les plus sombres de la nature et de l’existence humaine. Cela ne signifie pas que je sois une personne sombre ou nihiliste. J’accorde autant de valeur à la lumière. J’ai un profond respect pour la nature et les animaux. Je suis végan, ma femme est vétérinaire, et je crois que la vie ne peut être complète que si l’on embrasse à la fois l’obscurité et la lumière. L’équilibre est le fondement de la véritable existence.

Avec Liturgy of Death, sens-tu que Mayhem continue de déconstruire ses propres mythes ou cherche plutôt à les renforcer en réaction à l’évolution de la scène black metal ?

Nous ne réfléchissons jamais vraiment à ce qui se passe dans la scène black metal. Nous suivons notre propre chemin. Je suis heureux de voir le black metal devenir un genre mondial et influent. Pour moi, cela confirme que nous avions raison dès le départ. J’étais là au tout début. J’étais sur scène à jouer du black metal en 1986 avec Tormentor. J’ai vécu la première vague, la seconde vague avec Mayhem dans les années 1990, et je suis toujours là. Pour cette raison, je ne ressens pas le besoin de réagir aux tendances. Le mythe de Mayhem n’est pas quelque chose que nous construisons ou détruisons consciemment. Il évolue naturellement, par nécessité intérieure.

Et bien sûr, avez-vous des projets pour revenir bientôt à Montréal ?

Absolument. J’adore vraiment jouer à Montréal et au Canada. Il est tout à fait réaliste que nous revenions, idéalement lors de notre prochaine tournée nord-américaine, même si aucune date concrète n’est encore fixée. Je suis presque certain que nous reviendrons avec Mayhem. J’aimerais également beaucoup jouer au Canada avec Tormentor et avec mon projet solo. Void Ov Voices n’y a pas encore joué, et j’espère pouvoir y amener mes projets plus récents également. La scène canadienne a toujours été très proche de mon cœur.

Attila, merci!

À la prochaine!

Le nouvel album de Mayhem, Liturgy of Death, sera lancé par Century Media le 6 février.

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Photo : Agnes Köhler, Nima Taheri, Joyce Van Doorn et Daniele Valeriani