Plus de trois décennies à proposer du gore metal, rien ne semble vouloir arrêter ce bolide crasseux qu’est Exhumed! La preuve demeure ce nouvel album conceptuel du nom de Red Asphalt, qui s’inspire amplement de vieux films des années 60 réalisés par le système de police de la Californie. Il n’y a qu’Exhumed qui peut proposer ce genre d’album sans perdre en crédibilité! J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Matt Harvey, guitare et voix en plus de Ross Sewage, bassiste et voix crasseuse au sujet de ce nouvel album et aussi, sur leur absence du Canada depuis des années! Entretien avec Exhumed!

Red Asphalt est votre premier véritable album concept. Après tant d’années à disséquer le corps humain sous tous les angles possibles, qu’est-ce qui vous a menés à cette réalisation? Vous vous êtes dits qu’il est temps de quitter la table d’autopsie et d’aller mourir sur l’asphalte?

Ross : Je pense que Death Revenge demeure notre seul véritable album concept, racontant une histoire très concise du début à la fin. Red Asphalt est davantage un album thématique. L’idée est née d’une blague que nous faisions en tournée, lorsque j’ai demandé à Matt pourquoi nous n’avions pas une bonne chanson « sur la route ». Tous les groupes de heavy metal des années 80 avaient une chanson sur la vie en tournée ; pourquoi un groupe de death metal n’en aurait-il pas une aussi ? Nous avons passé d’innombrables jours à sillonner notre pays et le monde, donc nous pouvons clairement parler du sujet. Nous nous demandions quoi faire pour notre prochain album et Matt a développé l’idée : pourquoi pas un album entier de chansons « sur la route » ? À travers le prisme du death metal, bien sûr.

Matt : Red Asphalt est exactement comme Ross l’a dit : un album thématique, pas un album concept. Nous avons fait quelques albums thématiques, mais un seul véritable album concept. Avec ce disque, nous écrivons simplement sur ce que nous connaissons, après des années à parcourir les autoroutes et les chemins secondaires des États-Unis et du monde.

À partir de la pochette, du titre et des noms de chansons, il est clair que l’album tourne autour des accidents de voiture. Ce concept est-il né d’une fascination morbide… ou simplement d’une observation réaliste de la fragilité humaine à 100 km/h ?

Ross : Non seulement nous connaissons la route, mais nous connaissons aussi personnellement ses dangers. Matt et moi avons été impliqués dans un sérieux accident dans les années 90, lorsque notre véhicule a fait un tonneau après un concert. J’en porte encore les cicatrices, ayant littéralement laissé moi-même de l’asphalte rouge derrière moi. Et nous avons vu énormément de carnage sur la route… J’ai vu des vans en flammes, j’ai vu un camion semi-remorque se renverser, et nous avons eu beaucoup d’amis frôlant la catastrophe et nous en avons perdu quelques-uns aussi. Plus nous y pensions, plus il nous semblait insensé d’accepter comme normal que des humains se déplacent à 100 km/h dans des cercueils de deux tonnes.

Matt : Je pense que Red Asphalt répudie autant qu’il célèbre la relation romantique que les Américains entretiennent avec la route. Nous vivons dans un pays conçu autour des caprices des constructeurs automobiles et nous passons une grande partie de notre vie musicale à aller du « concert d’hier soir » à celui d’aujourd’hui, ce qui nous donne une perspective unique sur la vie sur la route. Entre nos expériences d’accidents, de DUI (conduite avec facultés affaiblies) et les kilomètres et les heures interminables passés à traverser les routes ouvertes, je crois que c’est l’un des rares sujets sur lesquels nous sommes extrêmement qualifiés pour nous exprimer.

Ce qui ressort vraiment, c’est que malgré le cadre conceptuel très fort, le son d’Exhumed demeure totalement intact. Était-il important pour vous que Red Asphalt ne devienne pas un “album concept” au détriment de votre identité musicale ?

Ross : Je ne suis pas certain que nous pourrions perdre notre identité musicale même si nous essayions. Peut-être si nous prenions des cours de guitare et de basse. Le fait est que nous savons ce que nous aimons, et c’est ainsi que nous voulons qu’Exhumed sonne. Il y a toujours un peu d’évolution, mais nous aimons notre place dans les égouts, à livrer du death grind primitif et traîneux aux masses baveuses. Si nous voulions faire autre chose musicalement, eh bien, aucun membre d’Exhumed ne peut être accusé de se concentrer uniquement sur un seul projet. Nous le ferions simplement ailleurs.

Matt : Nous sommes toujours très concentrés sur le maintien d’une cohérence musicale. Nous avons grandi à l’époque de disques comme Cold Lake de Celtic Frost et autres, donc en tant que fans, nous avons toujours été très protecteurs de notre point de vue musical.

Les solos et les leads sur The Iron Graveyard sont particulièrement précis et incisifs. Était-ce un effort conscient pour rendre la pièce plus “chirurgicale”, ou simplement la trame sonore parfaite pour un accident exécuté à la perfection ?

Ross : Certains accidents sont heureux ! Le compliment est apprécié, mais Matt et Baz (Sebastian Philips) placent simplement les solos là où la chanson leur dit de les mettre. Leurs leads peuvent être aussi tranchants qu’un scalpel si le sentiment que cela est nécessaire est présent.

Matt : Malgré tous nos efforts, nous avons réussi à nous améliorer sur nos instruments au fil des années, et Sebastian (Philips) est un guitariste incroyable qui, heureusement, accepte de traîner avec nous.

La pièce Shovelhead se démarque par son côté plus cadencé. Est-ce destiné à recréer le rythme implacable d’une machine… ou celui d’un corps qui réalise trop tard ce qui vient de se produire ?

Ross : Shovelhead est un peu une anomalie sur l’album, mais c’est une excursion amusante pour voir à quel point Exhumed peut devenir crasseux et malsain. Ça rappelle certains des morceaux plus groovy d’Autopsy et de Pungent Stench, tout en restant ancré dans les racines du death metal, selon moi. Et puis, tout le monde a besoin d’une pause de blast beats de temps en temps, surtout notre batteur, Mike !

Matt : Je voulais simplement créer notre version d’une chanson de rock sleazy des années 70, quelque chose comme Black Dog de Zeppelin, un groove bien ouvert sur lequel on pourrait se déhancher.

Le son de basse particulièrement vicieux sur Crawling from the Wreckage donne presque l’impression qu’il rampe hors des débris. Était-ce l’objectif : laisser les restes parler avant même l’arrivée des services d’urgence ?

Ross : La principale chose avec le son de basse d’Exhumed est de trouver l’équilibre entre une scie circulaire et de véritables basses fréquences. J’ai passé de nombreuses années à ajuster ce qui fonctionne pour moi, autant avec Exhumed qu’avec d’autres groupes dans lesquels j’ai joué, comme Impaled et Ludicra. Bien sûr, je veux que vous ressentiez un malaise viscéral lorsque le si grave descend, mais je veux aussi compléter les riffs et la batterie.

Le morceau qu’est Signal Thirty possède une forte saveur thrash. Est-ce un clin d’œil à vos racines, ou simplement la vitesse nécessaire pour illustrer une collision sans survivants ?

Ross : C’est définitivement un retour à un vieux thrash. Je voulais écrire un morceau plus classique et dévastateur, et la chanson parle d’un film de prévention choc du même nom. Ça semblait approprié.

Ensuite, Symphorophilia est brutalement agressive et presque suffocante. Est-ce l’une des pièces où vous vous êtes permis d’aller le plus loin, émotionnellement ou viscéralement ?

Ross : Oui, Sebastian a écrit un morceau vraiment malsain, et nous avons décidé que ce serait notre chanson la plus extrême. Elle est basée sur le roman Crash de J. G. Ballard. Alors que la majorité de l’album traite d’accidents automobiles réalistes et de saletés sur l’autoroute, cette chanson parle carrément de sexe. Bien que, si vous avez lu le livre ou vu le film, vous savez qu’il n’y a rien de « normal » là-dedans. Le chrome étincelant est sexy, mais que se passe-t-il lorsqu’il est complètement déformé ?

Aussi, Shock Trauma a un effet immersif, presque désorientant. Cherchiez-vous à placer l’auditeur dans l’état de choc post-impact, avant même que la douleur ne s’installe ?

Ross : Un autre excellent morceau de Sebastian, et oui, tu as vu juste : il l’a écrit pour qu’il soit désorientant, car il voulait qu’il parle de conduite en état d’ébriété. C’est quelque chose que certains membres d’Exhumed connaissent un peu trop bien et dont ils ont tiré des leçons. Heureusement, ils sont tous encore en vie pour apprendre ces leçons, contrairement aux pauvres sujets malchanceux décrits dans les paroles.

Effectivement! Et Death on Four Wheels sonne comme une conclusion fatale et inévitable. Était-il important que l’album se termine sur quelque chose d’aussi définitif, sans espoir de réanimation ?

Ross : Nous voulions que ce soit un album complet, pas une simple collection de singles. Idéalement, vous l’écouterez en entier et, comme dans la vie, lorsqu’il se termine, vous souhaiterez en avoir encore.

Matt : L’un des objectifs que nous avions avec ce disque était que chaque chanson serve un but précis et mérite sa place sur l’album. Après tant d’années et d’albums, nous estimons que si nous faisons quelque chose à ce stade-ci, cela doit être nécessaire, et non simplement ajouté pour remplir du temps. Celle-ci est un retour amusant au death/grind de la fin des années 80 et du début des années 90 avec lequel nous avons grandi, et elle fait référence à la Ford Pinto, profondément défectueuse et extrêmement dangereuse, qui était la voiture familiale quand j’étais jeune.

Finalement, The Fumes dégage une atmosphère très particulière. Quel rôle joue cette chanson dans la structure globale de l’album : l’après-coup, les vapeurs toxiques… ou ce qu’il reste une fois que tout est déjà terminé ?

Ross : Nous avons parlé des pare-chocs, des capots, des parebrises, des carburateurs et des roues ; comment pouvions-nous laisser de côté la partie la plus mortelle d’une automobile ? The Fumes est la fin triste et finale qui nous étouffe tous.

Matt : Je pense que celle-ci donne presque l’impression d’un groupe qui jamme, qui laisse de l’espace à tous les instruments et qui s’amuse énormément avec la brutalité. Ce qui résume vraiment ce que nous sommes.

Exhumed ne vient presque jamais au Canada. Est-ce une question de logistique, de cruelle coïncidence… ou devrions-nous y voir une forme de respect pour des routes déjà suffisamment dangereuses ?

Ross : Ça fait un moment, n’est-ce pas ? Oui, les autorités canadiennes avaient certains problèmes avec Exhumed. Mais ce n’est plus le cas ! Tout cela a été réglé et je m’attends à ce que vous nous revoyiez plus tôt que vous ne le pensez.

Matt : J’avais une condamnation pour conduite avec facultés affaiblies qui nous a tenus à l’écart du Grand Nord Blanc pendant trèèèèès longtemps. Si notre administration fasciste actuelle ne fout pas davantage le monde en l’air, nous serons enfin de retour pour faire fondre des visages et manger autant de poutine que nos estomacs pourront supporter.

L’album qu’est Red Asphalt possède un très fort potentiel visuel. Seriez-vous ouverts à accepter une proposition de film, une fiction ou documentaire, directement liée à ce concept, ou préférez-vous laisser ce travail à l’imagination de l’auditeur ?

Ross : Je pense qu’il serait injuste de faire un film sur cet album, parce qu’il existe déjà un film sur lequel cet album est basé ! Red Asphalt était une série de films de prévention et c’est un classique. Toute personne intéressée par les films de sécurité choc et le kitsch devrait absolument les voir. Maintenant, s’ils veulent faire une autre suite, je pense que nous avons une bande sonore prête et en attente.

Matt : Nous avons toujours eu une forte composante visuelle en tant que groupe, et je pense que notre musique fonctionne à plusieurs niveaux, sonore, visuel, viscéral. Je sais que quelques autres groupes de death metal ont trempé leurs orteils dans le monde du cinéma, mais je pense que nous avons beaucoup à dire dans ce médium. Le gore metal et le cinéma ont toujours été étroitement liés.

Votre mascotte fait partie intégrante de l’univers du groupe. Peut-on s’attendre à la voir apparaître sur scène lors des prochains concerts, peut-être dans une version plus “endommagée par un accident” ?

Ross : Dr. Philthy nous rejoindra certainement à nouveau sur la route. Je veux dire, s’il nous arrive quoi que ce soit de terrible, c’est toujours bien d’avoir un médecin avec soi, au cas où ! Il est aussi maintenant mécanicien certifié, mais le salaire n’est pas aussi bon que celui d’un médecin idiot.

Matt : Dr. Philthy a encaissé des coups comme le reste d’entre nous. Nous sommes tous un peu maganés, mais nous continuons d’avancer.

Question essentielle et scientifique : pour l’illustration de la pochette de Red Asphalt, avez-vous utilisé des saucisses soigneusement sélectionnées… ou de véritables entrailles humaines, sourcées avec le niveau d’attention au détail pour lequel Exhumed est reconnu ?

Ross : Des saucisses !? Dégoûtant. Non, j’ai utilisé des entrailles de porc, avant qu’elles ne deviennent des saucisses, pour la séance photo de la pochette, soigneusement choisies pour leur couleur, leur volume et leur goût, afin d’être les meilleures tripes sur une pochette d’album depuis Gore Metal.

Finalement, Red Asphalt donne l’impression d’une œuvre très interne, presque circulaire, comme si elle avait été créée exclusivement par et pour Exhumed. Aviez-vous le sentiment de boucler une boucle créative avec cet album ?

Ross : Je ne pense pas que nous ayons fermé quoi que ce soit avec cet album. Nous créons toujours des albums pour nous-mêmes, et nous avons simplement la chance que d’autres personnes les apprécient aussi. Et lorsque nous serons inspirés pour le prochain, nous espérons qu’ils l’aimeront également.

Matt : À l’ère du contenu calibré pour les algorithmes, je suis heureux d’affirmer que nous avons fait ce disque uniquement pour notre propre plaisir. Si vous êtes le même genre de cinglé que nous, joignez-vous à nous alors que nous avançons lentement sur l’autoroute à travers un monde éclaboussé de sang et d’asphalte rouge.

Les gars, je vous remercie!

Ross et Matt : Merci à toi!

L’album Red Asphalt sera lancé le 20 février par Relapse Records.

www.facebook.com/ExhumedOfficial

Photo : Ross Sewage