Le prix de l’essence grimpe encore, alimenté par les tensions géopolitiques qui secouent notamment, vous devez le savoir, l’Iran. Que tu roules en électrique ou non, ça ne change pas grand-chose au fond du problème : les camions qui transportent toute, que ce soit du vinyle fraîchement pressé d’Angine de Poitrine jusqu’à ton sac de concombres, tous les camions de livraison carburent encore au diesel. Résultat : tout augmente, partout, tout le temps et pour encore un méchant boutte. Même les billets de spectacle vont finir par coûter un rein en extra, parce que les autobus de tournée ne roulent pas à la bonne conscience écolo-verte. En gros, on est un peu pogné là-dedans, qu’on le veuille ou pas. Il ne nous reste que la musique pour respirer… encore faut-il qu’elle soit cathartique, communicatrice et surtout, libératrice. Et honnêtement, je ne suis pas certain que Loss, le nouvel album de Gaerea, soit celui qui va m’aider à oublier mes factures d’épicerie qui gonflent.

Avec Loss, les Portugais de Gaerea opèrent une mutation sonore assez marquée. On s’éloigne vraiment du black metal abrasif pour plonger dans un territoire beaucoup plus moderne, presque poli, un post-black qui a troqué la cendre encore bien chaude pour du caramel bien moelleux. L’émotion est omniprésente, mais elle est canalisée, structurée, parfois même adoucie et même, à l’excès. Là où le groupe savait autrefois mordre et lacérer, il préfère désormais envelopper, caresser, quitte à perdre un peu de sa nocivité. La question se pose, disons inévitablement : est-ce que le passage chez Century Media Records a contribué à lisser les angles plus cornus et raboteux? Difficile de ne pas y penser.

Luminary donne le ton avec une dualité vocale bien exploitée : une voix rageuse qui cohabite avec des passages beaucoup plus soyeux. C’est efficace, bien construit, mais déjà on sent cette volonté de plaire à un large éventail, d’élargir le spectre. Le morceau qu’est Submerged ramène un peu de tension grâce à ses percussions plus insistantes, mais le morceau reste très aérien, presque contemplatif, avec des touches de piano et un passage vocal franchement poignant pour le genre.

Je suis en train de me dire : suis-je vraiment le public pour cet album? J’en doute déjà, même après les deux premières chansons.

Hellbound démarre avec fougue avant de se discipliner dans une structure plus cadencée. Les harmonies vocales sont impeccables, même dans l’intensité, mais tout est trop propre pour mes goûts, trop contrôlé. J’ai besoin d’avoir un peu plus de chaos, cette essence du black metal, qui est pratiquement absent depuis le début de Loss. Uncontrolled, de son côté, surprend avec un riff qui fricotte carrément avec le nu metal, surplombé d’une ambiance plus céleste et bien sombre. C’est particulier, mais aussi révélateur du virage stylistique des Portugais.

La chanson du nom de Phoenix porte bien son nom : c’est lumineux, presque sucré, un morceau qui brille mais qui n’a rien de sale ni de dangereux. Aucune cendre n’est visible sur le plumage de l’animal.  Même constat avec Cyclone, qui débute dans une douceur presque apaisante avant de s’élever, puis de retomber dans une zone confortable. Cette approche onirique finit d’ailleurs par devenir légèrement irritante à la longue, comme un rêve qui s’étire sans ne jamais basculer dans la zone cauchemardesque du metal noirci.

Avec LBRNTH, on entre dans quelque chose de plus expérimental. Ceux qui apprécient les ambiances planantes à la Ulver ou Massive Attack pourraient y trouver leur compte. C’est spatial, texturé, mais on est à des années-lumière des racines assombries du groupe.

La chanson Nomad (meilleure chanson de l’album) amène un certain souffle en finale avec des touches presque folkloriques, tandis que Stardust conclut l’album de manière cohérente, sans éclat particulier. Ceux qui cherchaient une conclusion noire et viscérale risquent de rester sur leur faim.

Mais avec le prix des aliments en ce moment, on est presque heureux de pouvoir sauter un repas…

Il reste bien quelques vestiges de black metal ici et là, mais Loss est avant tout un album de transformation totale pour le groupe. Si quelques soubresauts étaient audibles sur les productions précédentes, c’est maintenant chose faite avec ce disque. Gaerea privilégie désormais les textures, les ambiances, une approche plus harmonieuse qui flirte autant avec le metalcore que le death mélodique. Un virage qui pourrait séduire les amateurs de Orbit Culture ou Deafheaven, mais qui risque de laisser froid ceux qui gravitent autour de Mgła.

Ce serait trop simple de dire que Loss fera « perdre » des fans aux musiciens masqués de chez Gaerea. Avec l’appui d’un label majeur comme Century Media et des tournées probablement mieux adaptées à leur « nouvelle » sonorité, le groupe pourrait très bien élargir sa base d’auditeurs. De mon côté, je ne me retrouve pas dans cette fontaine de jouvence, préférant les albums plus abrasifs (mais très riches musicalement!) que sont Limbo et Mirage.

Sur ce, j’m’en vais écouter Angine de Poitrine, en mangeant un hot-dog…

Disponible le 20 mars sur Century Media Records.

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Photo : Chantik Photography