Le Danemark demeure un territoire plutôt paradoxal. On l’associe agréablement aux confiseries danoises, au batteur de Metallica qu’est le coquet Lars Ulrich, à une certaine idée de discipline nordique et à une exportation métallique (Mercyful Fate, les coquins!) bien encadrée. Pourtant, lorsqu’on élargit la carte (et qu’on y inclut le Groenland!), la question se pose : la glace que nous retrouverons en Italie est-elle réellement prête à soutenir les grandes ambitions pour l’équipe danoise de hockey pour les prochains jeux olympiques? Ou risque-t-elle de s’avérer trop… molle ? MØL, formation danoise au nom délicieusement ambigu et moelleux, semble justement bâtir sa carrière sur cet équilibre instable entre solidité structurelle de la parcelle métallique et la fragilité musicale émotionnelle. Dreamcrush ne fait pas exception, et s’impose même comme l’album le plus nuancé et le plus abouti de leur discographie… à ce jour!
Inscrit dans un post-black metal vaporeux, MØL évolue dans des teintes musicales familières à ceux qui fréquentent le son de Deafheaven ou de Ghost Bath. Toutefois, ce nouvel album qu’est Dreamcrush évite soigneusement le piège de l’imitation totale. Là où certains groupes misent sur la déferlante émotionnelle pure, MØL privilégie une architecture sonore plus réfléchie, où chaque montée, chaque rupture et chaque éclaircie semble pesée et même, grand public. Le résultat est un disque à la fois agressif et étonnamment accessible, qui joue sur la tension constante entre la violence contenue et une certaine mélancolie en expansion.
La voix constitue l’un des éléments centraux de cette dynamique sonore. On y retrouve cette acidité caractéristique, presque tranchante, qui surgit dans les moments les plus abrasifs. Mais MØL n’hésite pas à ralentir le pas, à offrir des portions musicales plus apaisantes, parfois presque… intimes! Cette dualité vocale agit comme un fil conducteur tout au long de l’album, renforçant le sentiment d’instabilité émotionnelle sans jamais tomber dans l’excès dramatique braillard. Le chant ne cherche pas à écraser l’auditeur ; il le guide à travers un paysage qui se veut brumeux, parfois hostile comme les conditions routières après une tempête de neige et parfois, étonnamment chaleureux.
Sur le plan instrumental, Dreamcrush demeure majoritairement agressif, mais cette agressivité est constamment contrebalancée par de superbes lignes mélodiques, souvent caramélisées, qui adoucissent les angles métalliques sans les effacer. Les guitares se superposent en couches épaisses, qui oscillent entre la saturation black métallique et les nappes shoegaze, tandis que la section rythmique agit comme une ancre, maintenant l’ensemble à flot même dans les passages les plus éthérés. Plouf!

La pièce d’ouverture, Dream, installe immédiatement cette esthétique de flottement contrôlé. Elle agit comme un élément musical entre le rêve et l’éveil. Små forlis prolonge cette impression avec une fragilité presque élégante, donnant l’impression d’un naufrage lent mais assumé. Young, quant à elle, surprend par son caractère très accessible : fluide, aisée, presque lumineuse, elle représente sans doute l’un des moments les plus directs de l’album, sans jamais sacrifier la profondeur émotionnelle.
Hud s’impose comme une pièce introspective, laissant davantage de place aux silences et aux respirations. Garland ose une approche de pop vaporeuse, délicatement mélodique, qui démontre la confiance croissante du groupe dans son écriture. Favour adopte un caractère plus bourdonnant, presque hypnotique, alors que A Former Blueprint s’abandonne pleinement au shoegaze, débordant de réverbération et de textures enveloppantes. Ensuite, Dissonance réintroduit une énergie plus impétueuse, rappelant les racines black metal du groupe, tandis que Mimic surprend avec une parcelle plus punkée, nerveuse même. Enfin, Crush clôt l’album sur un mode plus mitraillant, sans renier son caractère éthéré, offrant une conclusion à la fois tendue et suspendue dans une sphère de boucane.
Il est également difficile de passer sous silence la présence de MØL sur Nuclear Blast. Entendre un groupe de ce registre musical sur un label historiquement associé à un metal plus extrême demeure assez révélateur. Depuis près de quinze ans, Nuclear Blast opère une mutation claire, s’ouvrant à des propositions plus atmosphériques, hybrides et émotionnellement complexes. Cet album qu’est Dreamcrush s’inscrit parfaitement dans cette évolution, confirmant que le post-black metal a désormais sa place au sein des grandes structures de l’industrie.
Au final, Dreamcrush n’est pas simplement un autre album de post-black metal vaporeux et aérien. C’est une œuvre équilibrée, réfléchie et profondément immersive, qui démontre que MØL maîtrise désormais autant la brutalité que la nuance. Si la glace danoise peut parfois sembler incertaine, MØL prouve ici qu’elle est suffisamment solide pour supporter des constructions ambitieuses, même lorsqu’elles reposent sur une apparence… moelleuse!
Disponible le 30 janvier sur Nuclear Blast Records.