Il y a quelque chose d’excessivement troublant dans le spectacle politique contemporain, dans cette valse moderne qui nous ramène au sud de la frontière car autour du Donald d’Amérique, tout semble ramper. Ou plutôt, tous. Les alliés, les ex-ennemis devenus fidèles mais plus près de lui, les stratèges silencieux. Tous donnent l’impression d’évoluer à la hauteur des bottes et des souliers, la langue bien pendue, comme si quelque chose de compromettant pesait dans l’air, une ombre suffisamment dense pour que personne n’ose se redresser. On ne parle plus, on ne remet pas en question. On acquiesce. On ne conteste plus, on s’incline et on dicte ce qui doit être dit. Ce climat de soumission rampante trouve un écho plutôt métaphorique et saisissant dans The Crawl, le nouvel album de Temple of Void. Une œuvre si lourde, si oppressive, qu’elle semble elle-même contraindre l’auditeur à progresser à genoux dans une caverne qui déborde de réverbérations métalliques funèbres.
Désormais réduit à un quatuor efficace après le départ du guitariste Don Durr, le groupe voit son chanteur Mike Erdody prendre également la guitare entre ses mains. Cette reconfiguration à l’interne ne dilue en rien l’impact sonore de Temple of Void. Au contraire, elle resserre la dynamique et densifie l’attaque!
L’ouverture avec Poison Icon annonce immédiatement la couleur. C’est un départ frontalement death metal, des riffs tranchants, une batterie balourde et une tension continue. Même constat pour Godless Cynic, dont l’introduction repose sur une basse étonnamment pimpante, presque mobile et rampante, qui injecte un groove inattendu dans un cadre pourtant massif.
La chanson titre qu’est The Crawl marque l’immersion complète dans le death doom. Tempo assumé, atmosphère suffocante, mais avec une section centrale étonnamment groovée, ce qui évite la monotonie métallique. Puis les “marteaux de la mort” reprennent leurs droits avec un riff qui redevient écrasant, la batterie martèle, la voix caverneuse creuse davantage le sol sous nos pieds, pour mieux s’y vautrer.
A Dead Issue constitue l’un des moments les plus intéressants du disque. L’introduction aux claviers, presque cosmique, installe une ambiance spatio-temporelle inhabituelle pour le genre. Le morceau gagne ensuite en dynamique avant de retomber dans une rythmique dominée par une basse… abyssale! Les touches de claviers, utilisées avec parcimonie, viennent ponctuer l’ensemble comme des éclats stellaires dans une nuit compacte, laissant au morceau un caractère death doom étonnamment aérien.
Avec Thy Mountain Eternal, l’ombre se fait plus mélodique. On perçoit clairement une association de genre avec le vieux Paradise Lost. La guitare principale, qui demeure vertigineuse, évoque le jeu de Gregor Mackintosh avec des lignes mélancoliques, une tension harmonique bien maîtrisée et une binette plutôt sombre. La finale est particulièrement poignante, portée par des guitares fines et un clavier enveloppant, on y retrouve un chaos maîtrisé, qui se situe entre lumière fragile et obscurité persistante.
Soulburn injecte une énergie plus directe. Le morceau demeure glauque dans son esthétique, plus précisément avec des nappes de claviers gothiques, mais il propose aussi des lignes de guitare entraînantes qui empêchent l’album de sombrer dans la torpeur absolue.
La pièce The Twin Stranger replonge l’album dans un death metal plus brut avec des percussions massives, un riff bien gras et une attaque vocale caverneuse. Pourtant, certains passages possèdent une texture presque grunge, rappelant les manipulations sonores de Kim Thayil à l’époque de Soundgarden. Cette coloration alternative des années 80-90 enrichit l’ADN du groupe et le distingue d’un simple groupe qui utilise le doom pour s’exprimer.
La production signée Kurt Ballou (guitariste de Converge) est à la hauteur de sa réputation. C’est un truc métallique qui est organique, abrasif et très expansif. Chaque instrument éclate dans son spectre sonore sans perdre en cohésion et précision.
Au final, The Crawl est un album de death doom profondément enraciné dans les abysses, mais traversé d’éclats gothiques et alternatifs qui lui confèrent une luminosité presque paradoxale. Il ne s’agit pas d’un disque monolithique et plat car The Crawl respire amplement. Il groove parfois, il expérimente subtilement et demeure toujours original.
Si l’on revient à l’image initiale, The Crawl n’est pas seulement une métaphore de la soumission. Non, c’est aussi une exploration sonore de ce que signifie avancer dans l’obscurité sans perdre totalement la verticalité intérieure. De garder son honneur, sans se mettre à ramper comme un pissou. Car lorsqu’il ne sera plus là, tu risques d’y être encore…
Dans la vie (comme au hockey!), on peut ramper mais avec Temple of Void, même à genoux, la musique conserve une dignité excessivement farouche!
Disponible le 6 mars sur Relapse Records.