En passant la tondeuse il y a quelques semaines, j’ai remarqué quelque chose en m’approchant du terrain de mon voisin. Ma curiosité était piquée à vif : un paquet noir dépassait sur le gazon vert, désormais parsemé de feuilles mortes. Plus j’avançais, plus je me demandais ce que ça pouvait bien être. Je porte rarement mes lunettes lorsque je tonds, alors je me suis dit que c’était peut-être le portefeuille du voisin ou le jouet d’un de ses enfants. Un Darth Vader format Barbie, comme celui que je possédais jadis? Le Côté Obscur était-il avec moi? Pas vraiment.

Plus j’avançais, plus la réalité devenait claire. C’était un animal. Un animal mort. Un écureuil noir, bien dodu, comme ceux qu’on croise à Montréal? Non, il n’y en a pas à Terrebonne. En remontant avec ma tondeuse, traçant une belle ligne de gazon fraîchement coupé, j’ai fini par identifier la chose : une grosse corneille. Était-elle devenue presbyte au point de manquer l’arbre devant elle pour aller s’y fracasser le crâne? Bien possible. Ce corvidé, qui n’avait manifestement pas eu la chance de prendre son envol vers un avenir meilleur, gisait en croix, les ailes grandes ouvertes et le bedon bien gonflé. Une véritable image très black metal, en pleine pelouse.

Jamais ragoûtant de voir un Corvus en mode mortuus, mais j’ai poursuivi mon périple de tonte. La semaine suivante, la carcasse était toujours là, sans montrer de signes évidents de décomposition. Je me suis dit que mon voisin finirait bien par la remarquer. Devrais-je aller lui annoncer la nouvelle? Il aurait peut-être répondu : « C’est toi qui l’as vu, ramasse-le! »

Je lui en ai finalement parlé. « Ça m’écœure, mais je m’en occupe! » m’a-t-il répondu.

Or, ce dimanche, en repassant la tondeuse, j’ai constaté que monsieur Corneille avait disparu. Le gazon sous l’arbre de mon voisin était toujours nettement plus long, preuve que la tondeuse n’était pas passée par là. J’en ai donc déduit que mon voisin avait ramassé le défunt.

En installant ses décorations d’Halloween, je l’ai croisé et lui ai demandé s’il avait finalement récupéré la dépouille. Il m’a confirmé qu’il comptait le faire, mais qu’en arrivant avec ses gants et son sac, l’oiseau n’y était plus. Probablement qu’un renard ou quelque autre charognard était passé par là. Quoi qu’il en soit, la corneille avait quitté la scène. Fin de l’enquête. Aucun témoin, aucune autopsie, pas de Colombo.

Une histoire triste pour les amis des animaux, certes. La découverte d’un oiseau mort peut provoquer une bonne dose de chagrin chez certaines personnes. Imaginez si ces gens sont aussi des amateurs d’Insomnium! La formation finlandaise a déjà mis des corneilles et autres oiseaux sombres à l’honneur sur ses pochettes, tout comme Katatonia. Chez ces groupes, les volatiles ne sont pas exactement des messagers du bonheur et de la bonne humeur. Disons qu’ils annoncent rarement l’arrivée du printemps et encore moins celle de l’ouverture des kiosques de crème glacée.

Et sur ce nouvel album, Netherworlds, on retrouve une superbe corneille bien vivante sur la pochette. De quoi me replonger dans mon histoire de carcasse à répétition, puisque je fais tourner l’album en boucle depuis quelques jours. À force d’écoutes, j’en viens presque à espérer que ma corneille de Terrebonne avait simplement besoin d’un bon riff de guitare sombre pour reprendre son envol.

J’ai découvert Insomnium sur le tard. Je dois avouer que c’est avec Anno 1696 que j’ai véritablement accroché au groupe, notamment lorsqu’il s’est retrouvé en tournée avec Enslaved. Avant cela, les Finlandais me tombaient un brin sur le pompon. Je les voyais comme des porteurs de mauvaises nouvelles professionnels, convaincus de détenir le monopole de la souffrance métallique et de la désolation musicale. À les entendre, même un corbeau aurait eu besoin d’un antidépresseur avant de quitter sa branche.

Avec Anno 1696, j’ai mieux compris leur direction sonore et j’ai fait ce que tout bon métalleux doit faire : plonger dans le reste du catalogue! Quand j’ai reçu la copie de Netherworlds, je me devais de me la clancher à profusion. C’est exactement ce que j’ai fait durant la longue fin de semaine de l’Action de grâce. Première écoute satisfaisante, suivie d’une deuxième, puis d’une troisième, le tout entre la tonte du gazon, le ratissage des feuilles, un feu qui crépite et un bon stout. À ce stade, une chose devenait évidente: cet album est taillé sur mesure pour l’automne. Il ne manque qu’un brouillard épais, trois corbeaux sur une clôture et un voisin qui refuse de ramasser ses feuilles.

Avec The Cold Song, qui ouvre l’album, j’avais l’impression qu’Insomnium se payait une introduction à la Mr. Crowley, avec son atmosphère mystérieuse et son petit parfum occulte aux claviers. C’est toutefois avec Shadowlife que l’album prend véritablement son envol. La pièce trouve un bel équilibre entre espoir et lignes mélancoliques, alternant une voix aussi sombre que les ailes d’un corbeau et une autre plus claire. Cadencée et accrocheuse, elle annonce un album qui oscillera constamment entre scintillement et pénombre. Bref, une éclaircie dans le ciel, mais avec une nuée de corneilles qui rôde juste au-dessus de ton terrain de banlieue.

Remembrance porte admirablement son nom. La voix claire donne l’impression d’entendre quelqu’un raconter ses souvenirs, avec une certaine tendresse. Musicalement, la pièce se montre plus pimpante et optimiste que ce à quoi je m’attendais. Chez Insomnium, même les souvenirs semblent parfois avoir besoin d’une couverture de laine et d’un café bien chaud.

Gleam in the Black se révèle elle aussi plutôt lumineuse à l’ouverture, grâce à une cadence bien soutenue par un clavier ouvert qui nous entraîne progressivement vers des territoires plus ténébreux. Fidèles à leurs habitudes, les Finlandais construisent des transitions qui permettent autant de plonger dans les abysses que de remonter vers la lumière. Le genre de voyage où l’on aperçoit le soleil au loin, mais où un corbeau nous rappelle que la noirceur n’est jamais bien loin.

The Hour Grows Late est le morceau le plus intéressant de l’album, puisqu’il s’agit d’une collaboration presque complète avec Amorphis. Très émotive, la pièce frappe droit au cœur. On y retrouve la voix caramel de Tomi Joutsen, celle plus acidulée, de Tomi Koivusaari, ainsi que les claviers presque cosmiques de Santeri Kallio. La fusion entre les deux formations est particulièrement réussie : on ne parle pas ici de deux groupes qui se partagent poliment le même perchoir, mais bien de deux monstres finlandais qui unissent leurs forces pour livrer une composition poignante. Cette rencontre prend d’ailleurs tout son sens à l’approche de la tournée qui réunira les deux formations dans quelques semaines. Une collaboration qui donne envie de réserver sa place avant que les corbeaux ne s’emparent des derniers billets disponibles de novembre.

Ensuite, Arch of the Sky se fait bien balourde, portée par un clavier qui laisse filtrer une bonne dose d’espoir. Pathways of the Night lui emboîte le pas dans une continuité naturelle, tandis que Ethereal Sleep adopte une approche plus contemplative et ténébreuse. Trois pièces qui contribuent à cette alternance entre lourdeur, mélancolie et éclaircies musicales. Le ciel s’assombrit, les arbres se dénudent et les corvidés se rassemblent. On est loin du gazouillis des petits oiseaux au réveil.

Finalement, The Banished offre à notre corneille une dernière envolée fougueuse. Pour refermer le tout, Journeys End se veut abyssale, posée et presque gorgée de doom. La nuée de corbeaux prend une dernière fois son envol, bien haut dans le ciel, avant de redescendre vers ce qui reste de notre pauvre animal mort. Une conclusion sombre et majestueuse, qui laisse planer cette impression de finitude si caractéristique du groupe. Pas exactement la trame sonore idéale pour une fête d’enfants, mais absolument parfaite pour contempler les feuilles mortes en se demandant si la nature a finalement décidé de nous envoyer un avertissement.

Netherworlds est un album profondément automnal qui confirme la place d’Insomnium parmi les formations capables de marier le death metal mélodique à une charge émotionnelle considérable, sans pour autant condamner l’auditeur à une dépression saisonnière permanente. Il y a de la noirceur, de la lourdeur et de la tristesse, mais aussi une lueur d’espoir qui traverse les compositions. Comme quoi, même dans un ciel couvert de corbeaux, il reste parfois une éclaircie dans le ciel le plus sombre.

Et si jamais vous apercevez une grosse corneille étendue sur votre gazon, vérifiez d’abord si elle respire avant de lui consacrer un album complet. À moins qu’elle ne soit déjà en train d’écouter Insomnium.

Disponible le 16 octobre sur Century Media Records.

www.facebook.com/insomniumofficial

Photo : Terhi Ylimäinen.