Le mois de mai déborde de sorties métalliques. Entre les Canadiens en séries (et qui en ont mangé une sacrementos samedi), une nouvelle chanson d’Anthrax, un printemps qui hésite encore entre la pluie frette et la bouette, un gazon devenu aussi dense qu’une jungle amazonienne après des jours d’averse et une toile de piscine trouée qui réclamera encore une cascade de billets bruns pour être utilisée dix fois tout au plus durant l’été, la fin du printemps 2026 roule à plein régime. Heureusement, certaines dépenses émotionnelles valent davantage le détour, comme Through Zero, la nouvelle production de Elder.
À cela s’ajoute maintenant le traditionnel chantier printanier. Les planches du patio recommencent tranquillement leur déclouage annuel, certaines étant désassemblées avec autant de conviction qu’un riff de doom metal, mal intentionné. Il faut donc reclouer, solidifier et espérer que la structure tienne davantage que certaines promesses météorologiques de mai. Pendant ce temps, le terrain réclame sa ration de terre noire débordante de vitamines, de compost et de fumier afin de redonner un peu de dignité à un gazon qui a clairement trouvé son hiver difficile. Après plusieurs mois ensevelis sous la glace, il ressemble actuellement à la pochette photocopiée et surtout jauni d’un vieux démo d’un groupe thrash de Longueuil, retrouvé dans une boîte chez mes parents.
Avec ce nouvel album, Elder poursuit sa trajectoire progmetal stoner psychédélique avec une logique impressionnante. Chaque production agit comme la continuité naturelle du précédent et Through Zero reprend habilement le fil laissé par Innate Passage, tout en conservant certaines dérives plus oniriques aperçues sur Liminality/Dream State Return. Elder demeure fidèle à sa réputation: longues pièces, structures progressives et transitions méticuleusement travaillées. Des chansons aussi étirées que les brins de gazon de mon terrain, actuellement hors de contrôle.
Quoiqu’une tonte ait eu lieu en ce congé de la Fête des Patriotes.
L’album s’ouvre avec Sigil to Ruin, pièce massive qui débute sur une roulade de percussions enveloppée de guitares épaisses et d’une basse délicieusement graisseuse. Le morceau avance dans une lourdeur opaque et huileuse, presque visqueuse par moments. Elder maîtrise encore cette capacité à bâtir des passages de transition nuageux avant de replonger dans une distorsion monumentale. Les lignes de claviers, discrètes mais essentielles, annoncent constamment qu’un autre virage approche.
Capture/Release pousse encore davantage cette dynamique de tension et de relâchement. Le titre porte bien son nom : on se fait happer par la rythmique avant d’être relâché momentanément, puis immédiatement repris dans les griffes du groupe. Les pincements de guitare installent un faux sentiment d’accalmie avant qu’Elder ne fasse exploser l’ensemble avec une ouverture instrumentale beaucoup plus massive. La pièce possède ce mouvement perpétuel qui donne envie d’y replonger aussitôt terminée.

La chanson titre Through Zero conserve cette approche introspective, mais avec une entrée presque grunge par moments. Le vieux routier en moi y entend quelques fantômes des années 90. Rapidement, Elder replonge dans des riffs métalliques robustes et des envolées progressives très fluides. Le groupe construit ses montées avec patience avant de replonger dans une agressivité contrôlée. Massive et immersive, cette pièce installe facilement l’auditeur dans un état de contemplation où fixer son gazon (fraichement tondu) pendant vingt minutes devient soudainement une activité philosophique.
Strata offre probablement le moment le plus écrasant du disque. Après une longue introduction vaporeuse et méthodique, Elder explose littéralement autour de la huitième minute avec un barrage de guitares compact et colossal. Ce passage frappe avec une telle puissance qu’on finit presque par oublier la température extérieure, digne d’un mois de mars éternel.
Le très long Sight Unseen pousse encore plus loin l’aspect progressif et atmosphérique du groupe. Totalement instrumental, le morceau enferme l’auditeur dans une bulle de claviers moelleux avant de déployer un immense mur de guitares métalliques. Elder démontre ici toute sa maîtrise des ambiances et des constructions évolutives et ce, avec brio!
Finalement, Blighted Age ferme l’album avec ses six minutes plus retenues. Plus courte pièce du lot (ce qui, chez Elder, équivaut presque à un simple échauffement des doigts), elle propose une finale lente, soyeuse et atmosphérique portée par une guitare acoustique enveloppée de claviers feutrés. Une conclusion élégante qui referme ce chapitre avec harmonie, tout en laissant déjà planer l’envie de revoir le groupe lors de son passage prévu à Montréal, en octobre.
Avec Through Zero, Elder démontre encore qu’il demeure l’une des formations les plus constantes et inspirées du stoner progressif moderne. Dense, immersif et intelligemment construit, cet album demande du temps, de l’attention et probablement une pause occasionnelle pour aller constater que le gazon a encore poussé de deux pouces pendant l’écoute.
Disponible le 29 mai sur Blues Funeral/Stickman Records.
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Photo : Leon de Backer