Je crois avoir écrit cette phrase dans une quantité impressionnante d’articles, au fil des ans : avec Devin Townsend, on ne sait jamais vraiment à quoi s’attendre. C’est probablement ce qui rend chacun de ses albums aussi fascinants qu’épuisants pour l’auditeur. Un jour, il te balance un mur de prog metal intergalactique, le lendemain il te sert un album ambiant conçu pour accompagner une sieste existentielle sur le divan. Et une fois de plus, The Moth vient confirmer la règle en prenant complètement le chemin opposé à ce qu’on aurait pu anticiper.
Cette fois, Townsend plonge dans une espèce d’opéra metal introspectif, un projet profondément personnel où il se montre vulnérable comme rarement auparavant. Même la pochette en dit long : un homme dans la cinquantaine, les traits tirés, visiblement usé par des décennies de composition, de production et d’arrangements menés à un rythme presque inhumain.
Il doit s’en passer des choses dans la tête de Townsend. Sa musique fonctionne par impulsions, par humeurs, par états d’âme. Il ne compose jamais pour plaire à la masse. Non, ce serait trop simple, et surtout indigne du parcours artistique qu’il s’est bâti. Devin demeure un être complexe, donc sa musique doit l’être aussi.
Avec ses 24 morceaux, The Moth peut sembler intimidant sur papier, même si chaque pièce dépasse rarement les deux minutes. Je me suis tapé ça un samedi matin, café et toasts au beurre de pinotte en main. Et honnêtement, les premières minutes m’ont déstabilisé. Mais c’est justement ce qui me plaît avec Devin : je ne sais jamais où il veut m’amener et ce n’est pas avec PowerNerd 2 : Electric BoogALoo!
Je me suis rappelé l’époque où j’avais commandé DevLab et The Hummer, il y a une vingtaine d’années. Deux albums ambiants que je ne comprenais absolument pas à l’époque. Aujourd’hui, je les apprécie beaucoup plus, surtout comme trame sonore de lecture ou pour un petit roupillon d’après-midi. Même chose pour Snuggles et The Puzzle. Oui, même mes siestes ont une direction artistique…
Après trois écoutes de The Moth, je ne savais toujours pas comment me positionner. Généralement, tout ce que Townsend propose finit par me rejoindre, mais ici, le filtre ne se place pas naturellement. Présenté comme un genre d’opéra rock/metal, l’album explore une dimension musicale qui, personnellement, ne m’a jamais fait complètement triper.
Et attention : on est loin du côté théâtral d’un Therion. The Moth demeure beaucoup plus introspectif, plus retenu, presque contemplatif par moments. Les envolées vocales de Devin côtoient les interventions toujours aussi solides de Anneke van Giersbergen, pendant que le Noord Nederlands Orkest apporte des arrangements orchestraux riches et nuancés.

C’est vaste, dense et extrêmement analytique. Il faut pratiquement se mettre dans un état contemplatif avant d’appuyer sur PLAY, ce qui n’était clairement pas mon cas lors des premières écoutes.
J’ai donc redonné une chance à l’album le lendemain matin, puis lors d’une bonne marche de pépère avec les écouteurs bien soudés sur la caboche, je confirme que c’est probablement la meilleure manière d’absorber ce genre de disque.
Mon constat demeure le même : The Moth n’est pas un album facile d’approche. C’est éclectique, parfois déroutant, et l’amateur occasionnel qui préfère un Devin plus humoristique ou davantage prog metal risque d’y trouver un certain irritant.
Difficile aussi de pointer des morceaux précis tant l’album fonctionne comme une œuvre complète, mais certains moments ressortent clairement. Covered By Causes frappe fort avec son mélange d’orchestre, de chorale et de voix féminines autour d’un Devin particulièrement poignant. Lexin, avec Anneke (du moins, je l’espère), rappelle presque l’époque de Epicloud et Addicted, avec une ligne de basse bien ronde et savoureuse. Puis il y a Prepare for War, probablement le gros morceau rock de l’album : épique, lourd et parfaitement maîtrisé.
J’ai aussi immédiatement succombé à Orion. Oui, d’abord pour son pet en ouverture, parce qu’évidemment Devin reste Devin, mais aussi pour sa structure beaucoup plus près de ce que j’apprécie chez lui, avec un refrain franchement accrocheur.
Plusieurs pièces ou moments servent surtout de ponts ou de transitions, ce qui renforce l’aspect opéra rock de l’ensemble. Et c’est probablement l’élément le plus important à garder en tête : je vous le rappelle? The Moth n’est pas un album conventionnel de Devin Townsend.
Le casque d’écoute m’a aussi permis de mieux apprécier des pièces comme The Big Snit et sa montée métallique presque céleste, Silver Princess avec sa prestance métalloïde assumée, ou encore Stained Hearts, portée par une rythmique saccadée et une grande valse vocale particulièrement efficace.
Au final, le fait de m’immerger complètement dans l’album m’a permis de mieux assimiler la proposition de Townsend. The Moth n’est pas une production qu’on laisse jouer distraitement en bruit de fond. C’est un disque qui demande de l’attention, de la patience… et probablement quelques cafés!
Disponible le 29 mai sur InsideOut Music.