Il m’arrive, mais très rarement, de devoir faire des entrevues à caractère métallique dans mon bureau de directeur en mode Zoom. Ceci arrive surtout lorsque des artistes en promotion se retrouve dans un fuseau horaire autre que le mien mais surtout, lors d’une journée de la semaine. Un entretien avec Craig Locicero (dernier sur la photo) de Forbidden, tu ne peux pas dire non à cela. Il fallait juste que je me trouve une période pas trop achalandée à mon bureau (donc jamais) pour que le tout se concrétise. Finalement, tout a été possible et pour une rare fois de ma carrière de directeur, je n’ai pas été dérangé à mon bureau pour des trucs comme : il n’y plus de papier dans l’imprimante, Jason saigne du nez ou le célèbre « Il a dit que j’ai dit ça mais c’est lui qui a dit ça parce que moi, je ne dis pas ça! » Donc, voici l’essentiel de ma discussion avec Craig Locicero, guitariste et membre fondateur de Forbidden, qui vient tout juste de lancer son nouvel album homonyme.
Parfait Craig! Bienvenue dans mon bureau. Je m’appelle Yanick. Je viens de Montréal et, dans la vie, je suis directeur d’école.
Ah, c’est génial! J’adore ça. On a besoin de plus d’éducateurs. Et toi, tu es un peu l’administrateur, le responsable de l’établissement, si je comprends bien.
Exactement. C’est moi le patron! Je dirige l’établissement, je rappelle aux enfants de bien se comporter et je m’assure que mes enseignants prennent bien soin d’eux.
C’est probablement l’un des métiers les plus difficiles au monde, ces temps-ci. J’ai énormément de respect pour les enseignants et les éducateurs. On en a besoin de plus!
Tu as un tout nouvel album entre les mains. Depuis l’annonce du retour de Forbidden, j’ai regardé quelques vidéos sur YouTube. J’avais l’impression que Norman Skinner avait une voix suffisamment proche de celle de Russ Anderson pour rassurer les fans de longue date, tout en apportant quelque chose de différent. En écoutant l’album, j’ai été frappé par la personnalité vocale qu’il propose, et c’est beaucoup plus que je ne l’aurais imaginé, pour être honnête. Dès le départ, était-il clair que vous vouliez exploiter ce que Norman pouvait apporter plutôt que d’essayer de recréer le son de Russ?
C’est exactement la deuxième option. On n’a jamais eu l’intention de reproduire le passé. Si tu connais mon parcours, tu sais que la nostalgie n’est pas vraiment ce qui me motive. Je la respecte, mais j’ai toujours été quelqu’un qui regarde devant et qui veut créer quelque chose de nouveau. Chaque album de Forbidden est un peu différent; le groupe a toujours évolué. D’abord, si Norman a été invité à participer au projet, c’est parce qu’il avait une voix unique. Et c’est un peu par nécessité, pas tout à fait par hasard, qu’on a découvert qu’il pouvait chanter du Forbidden de façon formidable sans chercher à imiter Russ. Je ne sais pas si tes lecteurs connaissent toute l’histoire. Est-ce que l’entrevue sera en vidéo ou publiée à l’écrit?
Ce sera une entrevue écrite.
Parfait. Alors, tes lecteurs ne savent peut-être pas comment tout ça s’est passé. On répétait en vue du Bay Area Interthrashional (cette formation est un supergroupe et un projet hommage entièrement dédié aux pionniers de la scène thrash metal et death metal de la région de la Baie de San Francisco), et Norman ne faisait même pas partie des chanteurs prévus. On l’a appelé pour nous donner un coup de main parce qu’on savait qu’il était excellent. Nos autres chanteurs étaient dispersés en Europe ou en tournée un peu partout aux États-Unis, et on devait tous se retrouver en Hollande. Le principe de l’événement, c’est que personne ne joue ses propres chansons : chacun doit interpréter une pièce d’un autre groupe. Je ne pouvais donc pas simplement jouer une chanson de Forbidden. Pendant une répétition dans la région de San Francisco, avant notre départ, Chris Kontos a proposé qu’on travaille Off the Edge, au cas où quelqu’un ne pourrait être là, en Europe. C’était la seule chanson de Forbidden qu’on avait prévu de jouer.
Je me suis dit : « Je ne vois pas trop comment ça va fonctionner, mais allons-y! » Tous les gars étaient là, sauf Russ. Norman a accepté de chanter. J’ai vu une petite lueur dans ses yeux, comme s’il attendait ce moment depuis longtemps. Il s’est lancé et, dès qu’il a ouvert la bouche, je me suis dit : «D’accord, il se l’approprie vraiment. » Sa couleur vocale, son assurance et son aisance étaient évidentes. Mais, honnêtement, je ne pensais absolument pas à une réunion de Forbidden. Je me disais seulement qu’il pourrait chanter cette pièce si on en avait besoin. Ensuite, on a appris à mieux le connaître. Lors d’une édition du Bay Area Interthrashional, Warbringer est venu jouer Chalice of Blood, et Norman a chanté avec eux. À la répétition, dès qu’il a commencé, tout le monde s’est tourné vers moi.
J’ai énormément de respect pour Russ. C’est un talent unique, un véritable couteau suisse : il savait tout faire. Mais il n’avait plus le cœur à poursuivre l’aventure. Il avait pris sa retraite après avoir traversé beaucoup d’épreuves liées à l’alcool et être devenu sobre. Je n’allais pas lui demander de recommencer. Il a fallu beaucoup de choses pour que j’aie envie de relancer Forbidden. Le fait que Norman assume sa propre voix et son style distinctif a pesé dans la balance. Je ne voulais pas courir après une imitation de Russ.
Je trouve que Single Point Failure, la pièce d’ouverture, est un choix particulièrement fort. Norman y révèle plusieurs facettes de sa voix, et la chanson annonce bien la diversité de l’album. Est-ce que l’ordre des pièces a été pensé dans cette optique ou est-ce simplement celle qui vous semblait la plus naturelle pour commencer?
Dès qu’on a commencé à l’écrire, j’ai su qu’elle devait ouvrir l’album. J’étais convaincu que l’ordre des pièces aurait peut-être besoin d’être défendu, parce que j’y tenais vraiment. Mais après avoir écouté ma proposition, les autres ont tout de suite été d’accord. Single Point Failure est née chez Jeremy Von Epp. On avait écrit le dernier tiers de l’album chez lui. Pour une fois, c’était essentiellement lui et moi qui travaillions en duo de guitares, parce que Dan (Mongrain de Voïvod) était au Québec et qu’on n’avait pas pu fonctionner ainsi plus tôt. La copine de Jeremy, qui se veut une grande métalleuse de l’Ohio qu’il finira probablement par épouser, écoutait ce qu’on faisait et aimait beaucoup ça. Un jour, après que je sois parti, elle est passée devant la pièce où Jeremy travaillait et lui a lancé quelque chose comme : « Vous feriez mieux d’écrire une autre pièce rapide. Faites pas les mauviettes! » C’est tellement elle! Jeremy m’a ensuite dit qu’elle l’avait mis au défi. Il a trouvé le riff, et c’est de là que tout est parti. Le lendemain, je suis revenu et on a terminé la chanson ensemble. Il y a beaucoup de mélodie sur ce disque. Certaines personnes semblent donc ne pas réaliser à quel point cette pièce est rapide. C’est intéressant de voir leur réaction initiale, puis de les entendre comprendre la chanson avec le temps. Les réactions sont très positives, même si quelques personnes ne saisissent pas tout immédiatement. C’est assez représentatif de Forbidden : on n’est pas toujours un groupe facile d’accès dès la première écoute. Et ça fait partie de notre identité, depuis le début!
Je me souviens de l’époque où j’écoutais l’album Forbidden Evil. Certains amis me disaient qu’ils n’aimaient pas ce genre de thrash car trop mélodique ou que Russ chantait trop puissamment. Puis vous avez lancé la vidéo de Step by Step pour Twisted into Form et ils trouvaient soudainement que le groupe était, parfait! Je leur répondais qu’ils avaient déjà entendu l’album précédent et qu’ils n’avaient pas aimé. Mais Step by Step était la pièce idéale pour faire découvrir Forbidden. Est-ce que tu crois encore que certaines chansons jouent ce rôle de porte d’entrée vers votre musique?
Oui. Pour certains, c’était Step by Step; pour d’autres, Chalice of Blood ou Through Eyes of Glass. Tu parles des deux premiers albums, à une époque où le public accueillait beaucoup plus favorablement le thrash metal et les groupes qui repoussaient les limites. Il y avait davantage d’espace pour ce genre de musique et le climat était plus ouvert. Quelques années plus tard, plus personne ne voulait entendre parler de thrash. Encore aujourd’hui, beaucoup de gens préfèrent revenir aux premiers albums plutôt qu’aux suivants, notamment pour leur son brut et leur façon d’avoir été enregistrés. Si tu as écouté notre nouvel album, tu as peut-être remarqué qu’on a conservé cette approche. C’est drôle : les gens parlent de production moderne, alors qu’on a fait tout notre possible pour enregistrer un disque aussi proche que possible d’une production à l’ancienne. On n’a pas empilé une quantité excessive de pistes. Les chansons ont été composées sur des guitares accordées en mi standard, au diapason de 440 Hz. On a volontairement repris plusieurs éléments de notre méthode d’autrefois, mais nous sommes de meilleurs musiciens aujourd’hui. On a plus d’expérience et on sait mieux construire une chanson. Ce n’est pas simplement une pile de riffs avec une voix par-dessus : les ingrédients sont les mêmes, mais on les travaille autrement. Beaucoup de groupes de notre génération font de bons albums, mais ils ont choisi leur voie et ils y tiennent parce que c’est sécuritaire pour eux. Pourquoi en sortir si on risque de perdre quelques fans? Pour nous, après quinze ans d’absence, je me suis dit : « Je m’en fous! Amusons-nous et essayons de retrouver cette vieille énergie en composant du nouveau matériel. Donnons-lui un nouvel éclat. » C’est comme ça qu’on a abordé le disque.
Forbidden reste pertinent aujourd’hui. Par exemple, Burning the Lungs of Earth est une chanson sombre et fataliste sur notre planète, qui brûle! Elle fait référence à l’état du monde. Quelle a été l’étincelle de départ pour cette pièce?
Souvent, je pars d’un titre ou d’une idée que j’ai en tête, puis j’essaie de faire correspondre la musique à l’image que je vois mentalement. D’autres fois, c’est la musique qui vient d’abord, et je me demande ensuite ce qu’elle me fait ressentir. Je présente les titres à Norman, puis il prend le relais. C’est nouveau pour moi : auparavant, j’écrivais la plupart des paroles. Je continue de proposer les titres et les sujets, mais Norman donne sa propre direction. C’est une véritable bénédiction. Je peux lui confier une idée, je peux le voir y ajouter quelque chose, puis apprécier le résultat encore davantage parce que je ne suis plus prisonnier de ma propre interprétation. Je peux découvrir ce que lui avait en tête. Pour moi, comme auditeur, c’est beaucoup plus amusant. Pour cette chanson, il y a plusieurs façons d’aborder les problèmes du monde. Si quelqu’un croit qu’on se donne des airs de donneurs de leçons sur la destruction de la planète, il passe à côté de l’idée. Le point, c’est que le train est déjà parti : il est tellement loin qu’on ne le voit même plus à l’horizon. Nous sommes au milieu de plusieurs phénomènes simultanés, notamment des changements dans les cycles de la planète. Plusieurs choses peuvent être vraies en même temps. Nous traversons aussi un déplacement des pôles : le nord, le sud, l’est et l’ouest ne correspondent pas exactement à ce qu’ils étaient. Et, parallèlement, nous polluons notre propre environnement et nous faisons tout pour accélérer l’épuisement des ressources dont dépend notre survie. C’est triste, mais je ne suis pas certain qu’on puisse encore arrêter le processus en pleurant, en chantant ou en se plaignant de l’intelligence artificielle tout en utilisant nos téléphones. On se sert tous de ces appareils, mais sait-on d’où viennent les matériaux qui les composent? Sait-on qui les a extraits du sol? Nous sommes tous prisonniers de nos propres outils, excessivement dépendants, comme dans Hotel California des Eagles! C’est aussi une des idées centrales de l’album. Single Point Failure, par exemple, évoque une impulsion électromagnétique ou une éruption solaire qui couperait toutes nos communications d’un seul coup. Tout ce que nous faisons repose sur les communications et la technologie. Bonne chance pour s’en passer!

J’ai découvert Divided by Zero comme premier extrait, et c’est probablement la chanson qui résume le mieux ce qu’on retrouve sur l’album : les riffs, l’agressivité, mais aussi la dimension mélodique. Pourquoi avoir choisi cette pièce comme premier extrait du disque?
C’est le premier riff que j’ai écrit. Je me suis assis avec ma guitare en me demandant : « Qu’est-ce que j’aurais envie d’entendre en premier si j’étais un fan de Forbidden? » Je n’essayais pas de deviner ce que les autres voudraient entendre : je pensais à moi. La musique est sortie naturellement. J’en avais déjà composé une bonne partie le premier jour où je me suis assis avec Chris Kontos et lui ai présenté le riff. Il a proposé de le déconstruire un peu, et les idées se sont mises en place tout naturellement. Je savais que ce serait la première chanson. On en a enregistré trois, ensemble : Divided by Zero, Mutually Assured Dysfunction et Flower of Life. En studio, pendant que Norman enregistrait ses voix, Chris et lui ont suggéré de sortir Mutually Assured Dysfunction comme premier extrait. J’ai répondu non. Ils m’ont demandé si je voulais au moins en discuter. J’ai encore répondu non! Il y avait plusieurs raisons de lancer Divided by Zero. D’abord, son sujet est tout à fait pertinent dans le contexte des débats absurdes qu’on a constamment à propos de choses qu’on ne peut même pas contrôler. Ensuite, elle est composée sur une guitare accordée en mi standard, et ça accroche immédiatement l’oreille, même si l’auditeur ne sait pas nécessairement pourquoi. Une guitare accordée ainsi peut être extrêmement lourde; on pourrait même jouer des chansons des Beatles avec ce type d’accordage. On le faisait autrefois. La chanson me semblait être la façon idéale de réintroduire Forbidden : ce ne serait pas exactement comme avant, mais le groupe était de retour. Je ne veux pas avoir l’air de me vanter, mais j’ai de bons instincts. C’est mon groupe, et le fil conducteur de tous les albums de Forbidden, c’est l’écriture des chansons, à laquelle je contribue. Je tenais vraiment à ce choix. Une fois le mixage terminé, tout le monde était d’accord. Heureusement, mon instinct était le bon!
C’est une excellente chanson. J’ai hâte de l’entendre en concert. Vous partez bientôt en tournée, mais Montréal ne figure pas sur l’itinéraire.
Ne t’inquiète pas : on fera une tournée nord-américaine complète l’an prochain. La tournée actuelle se déroule à la fin de l’automne et au début de l’hiver, à partir de la fin octobre jusqu’en novembre. On n’allait quand même pas partir en tournée dans le grand froid canadien! Mais on reviendra l’an prochain. Les dates sont déjà en train de se confirmer et la tournée sera très étendue. Ce qu’on peut annoncer aujourd’hui n’est pas nécessairement tout ce qu’on annoncera demain.
Est-ce que ce sera une affiche entièrement thrash metal, ou une tournée avec des groupes de styles différents?
Je ne peux rien révéler pour le moment. Hahahha! Mais, pour revenir à Divided by Zero, on l’a jouée plusieurs fois en concert en Europe et, étonnamment, elle a été à chaque soir l’une des chansons qui a reçu le meilleur accueil. Quand un groupe joue du nouveau matériel, le public a souvent tendance à croiser les bras et à attendre la suivante. La réaction a été excellente chaque fois.
J’ai souri en voyant le nom de Brann Dailor, de Mastodon, sur l’album. Je me suis dit qu’il allait probablement jouer de la batterie, mais c’est aussi un chanteur remarquable, et il participe à Sycophantasy.
Tu sais ce qu’est un sycophante, n’est-ce pas?
Oui! Une personne qui aime bien la calomnie, un hypocrite.
C’est exactement ça.
Que peux-tu nous raconter sur cette collaboration avec Brann?
Pendant qu’on écrivait la chanson, j’avais déjà trouvé le titre. Je voulais parler de la façon dont certaines personnes rampent devant le pouvoir. C’est un gros problème dans le monde actuel, particulièrement aux États-Unis, où les gens essaient à tout prix de préserver leur place, leur poste. C’est un peu comme dans un royaume : il y a les sujets tout en bas, puis les seigneurs et les gentes dames. Les sycophantes sont souvent ceux qui gravitent autour des gens puissants et leur lèchent les bottes. J’imaginais un dialogue entre deux personnages : le dirigeant et le flatteur dans le sens du poil. La chanson devait donc fonctionner comme un duo, et je me suis dit que Brann serait parfait. Je l’ai contacté pour lui demander s’il voulait enregistrer des voix sur l’album. Il m’a répondu : « Bien sûr! Qu’est-ce que tu as à proposer? » Je lui ai expliqué le concept et je lui ai demandé s’il accepterait d’incarner un sycophante. Il m’a répondu qu’il savait très bien ce que ça voulait dire! Il s’est lancé et il a fait un travail remarquable.
C’est vraiment un excellent chanteur. Sa voix me rappelle un peu celle d’Ozzy Osbourne.
Absolument! Je suis peut-être un peu biaisé, mais je pense qu’il est l’une des personnes les plus talentueuses de la planète en ce moment. Son énergie est authentique. C’est un ami; on se connaît depuis des années. On parle beaucoup moins de musique que de football américain et d’humour vraiment, d’humour vraiment noir! J’ai hâte de les voir en tournée quand ils passeront ici en octobre, avant notre départ. J’ai hâte de passer du temps avec eux et de rire un bon coup.
Je viens de Montréal et Voïvod est l’un de mes groupes préférés. Il faut donc qu’on en parle!
Moi aussi!
Je sais ! Tu sais, à l’époque de la vidéo Ultimate Revenge, tu portais un chandail de Voïvod lors de votre prestation. Je m’en souviens encore. Parlons de Chewy, Dan Mongrain, et de son passage dans Forbidden. On aurait dit que ça avait duré cinq ou six mois. Que peux-tu nous dire à ce sujet?
Dan a fait partie du groupe pendant environ un an. L’idée était qu’il participe à autant de concerts que possible, qu’il enregistre l’album, puis qu’on regarde où tout cela nous mènerait. Mais, en regardant son calendrier de 2026 alors qu’on était encore en 2025, j’ai vu son horaire se remplir et je me suis demandé comment il allait réussir à tout faire. Il n’a pas écrit de riffs pour les nouvelles chansons, mais il a contribué aux trois premières qu’on a enregistrées en ajoutant ses idées aux miennes. C’était du génie à l’œuvre. C’est un ami très proche, une personne formidable et un homme brillant. J’ai apprécié chaque seconde passée avec lui. On partageait même une chambre en tournée; on se comprend très bien. À la fin de l’année dernière, on avait des concerts prévus et des festivals aux États-Unis. On parlait de la possibilité que Dan vienne jouer, mais il devait obtenir un visa et s’inquiétait des contrôles et des complications administratives. Avec le climat politique aux États-Unis, il craignait que son dossier attire l’attention des autorités. Je comprenais ses inquiétudes, alors je lui ai proposé de laisser passer ces dates. On a fait appel à Jeremy Von Epp, un guitariste que beaucoup considèrent comme le meilleur de notre région à ne pas avoir encore rejoint un groupe plus connu. Tout le monde l’adore : il est incroyablement doué et, comme Dan, il enseigne la guitare à beaucoup d’élèves. Je l’ai toujours aimé comme musicien. Je lui ai demandé de nous dépanner pour ces concerts, en espérant que l’occasion lui donnerait aussi de la visibilité. Les spectacles se sont très bien passés et tout le monde nous disait à quel point Jeremy était impressionnant. Son énergie était excellente, tout comme celle de Dan. Mais je voyais venir le problème : Dan allait manquer de temps pour contribuer à la suite de l’album comme je le souhaitais. Dans l’avion du retour, j’ai aperçu Jeremy quelques rangées plus loin, avec ses écouteurs, en train de sourire et de tripper sur la musique. Je me suis dit qu’il devait rejoindre le groupe. Je n’en ai parlé à personne avant notre réunion de groupe, quelques jours plus tard. J’ai expliqué que Dan n’aurait probablement pas le temps nécessaire pour terminer l’album avec nous et que ce n’était la faute de personne. Tout le monde l’aime. J’ai simplement dit qu’il fallait intégrer Jeremy tout de suite. On m’a demandé comment Dan allait réagir. J’ai dit que je lui parlerais, et il a compris. Il était déçu parce qu’il voulait jouer sur le disque, mais il y figure bel et bien : nous n’avons pas retiré ses parties des trois chansons auxquelles il a contribué. Elles s’intègrent parfaitement à l’ensemble. Dan a relevé le niveau technique à un point tel que Jeremy a dû se hisser à sa hauteur. Ce sont deux guitaristes extraordinaires, avec des approches différentes. Tous les guitaristes qui ont joué dans Forbidden ont toujours été meilleurs que moi sur le plan technique. C’est exactement ce que je veux : quelqu’un de l’autre côté de la scène capable de jouer ce que je ne sais pas jouer.
Je suis sûr de connaître la réponse, mais es-tu toujours en contact avec Paul Bostaph?
Oui. On se parle de temps en temps et on se croise à des concerts. Je le considère comme un ami, presque un frère. Mais il joue avec Slayer depuis plus de trente ans, alors qu’il n’a été dans Forbidden que quatre ans. Quand les gens me disent qu’il faut absolument le faire revenir, je leur rappelle qu’il joue avec Slayer et Kerry King. Je ne pense pas qu’il ait beaucoup de temps libre! Il faut aussi accepter la réalité : les fans veulent parfois retrouver exactement ce qu’ils ont connu. Ils rêvent d’un groupe idéal où tout le monde serait disponible pour rejouer les chansons de leur jeunesse. Mais nous sommes des adultes et nous avons tous une vie en dehors de la musique. On ne peut pas être partout à la fois. Les fans de Forbidden le comprennent. Ils savent comment les chansons ont été écrites et savent que le principal compositeur n’a jamais quitté le groupe. Je suis toujours là. Matt Camacho sera aussi avec nous pendant presque toute l’année prochaine, même s’il ne peut pas participer à la prochaine tournée pour des raisons personnelles. Il a un vrai emploi et des obligations, comme tout le monde. On voit ça partout : dans Testament, par exemple, Alex peut être absent et un autre guitariste monte sur scène. C’est simplement ainsi que fonctionne le monde musical aujourd’hui. Je sais que c’est difficile à accepter pour certains, mais c’est la réalité.
C’est vrai. Il y a deux ans, Vio-lence a donné un concert sans aucun membre original sur scène, et les gens réagissaient…
Oui, je comprends ce que tu veux dire mais c’est un peu différent dans le cas de Vio-lence. Le groupe est devenu le véhicule de Sean Killian, et c’est correct. Mais Sean n’a pas écrit les riffs; il a plutôt écrit des paroles remarquables. Il a sa propre place dans cette industrie, et tant mieux pour lui. Les musiciens qui l’entourent sont vraiment sympathiques. Je les connais tous et je suis ami avec eux depuis des décennies, indépendamment de Vio-lence.
J’ai une question complètement inutile, mais qui pourrait peut-être me rendre riche! Sur mon exemplaire vinyle de Forbidden Evil, l’autocollant indiquant la face A se trouve des deux côtés du disque. As-tu déjà entendu parler d’une erreur comme celle-là?
Non! C’est extrêmement rare. Je ne pense pas que ça te rendra riche, mais en le vendant, tu pourras peut-être te payer un meilleur steak au restaurant!
Hahahha! Craig, j’ai une réunion de direction dans quelques minutes. Merci beaucoup de m’avoir accordé ton temps. Merci encore!
Merci beaucoup. Prends soin de toi!
L’album Forbidden de Forbidden est disponible maintenant sur BLKIIBLK Records.
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