Si tu lis ces quelques lignes sans avoir trouvé ton costume d’Halloween, il se pourrait bien que tu sois dans le trouble. Effectivement, je tape ce texte le dimanche 25 octobre et, en théorie, il devrait être publié dès le lendemain. Pour te rendre au Party Expert après l’ouvrage, tu risques donc d’être serré, surtout que l’Halloween tombe samedi. Vendredi, au bureau, Ginette sera probablement déguisée en sorcière, sa marmite en plastique pleine de suçons, tandis que ton boss aura opté pour César, empereur romain. Et toi, que feras-tu? Enfiler l’uniforme de hockey de ton gars à la dernière minute pour te présenter en joueur de hockey? Imagine rédiger ton rapport hebdomadaire avec des épaulettes…

Et si tu rêvais plutôt d’incarner Angine de Poitrine, oublie ça. Le costume a été retiré des tablettes en raison d’un conflit lié aux droits d’utilisation d’une marque commerciale. Quand on dit que ça va vite dans le showbiz! Je ne suis pas certain que Sébastien, le gérant du duo, avait prévu devoir protéger l’image de ses protégés avec un copyright. Tsé, quand le train part à vitesse grand V, on oublie quelques affaires en chemin. L’apprentissage se fait parfois pendant que les roues tournent trop rapidement!

Justement, côté apprentissage, il y a un groupe norvégien qui semble avoir fait de l’accumulation de connaissances, une véritable discipline de vie. Album après album, Enslaved trouve le moyen de nous surprendre. Une fois de plus, les musiciens réussissent à me séduire et à me transporter vers de nouvelles contrées, sans que j’aie besoin de quitter mon sofa préféré, le steak bien effoiré sur le coussin.

Après chaque parution, je me demande comment les Norvégiens pourront se surpasser tout en poussant leur mariage de metal noirci et de progressif vers de nouveaux horizons. J’imagine que leur passage au Fire in the Mountains, un festival américain où les groupes jouent en pleine forêt, sur le flanc d’une montagne, dans une communion avec les forces spirituelles de la nature, a nourri leur réflexion. Organisé sur le territoire de la nation Blackfeet, au Montana, l’événement se déroule sans alcool. Et pour camper, il faut obligatoirement suivre une formation sur la sécurité sur les ours et apprendre à gérer tout ce qui peut attirer ces grosses bêtes, des restes de bouffe jusqu’au dentifrice!

Disons qu’avant de se lever les horns dans les montagnes, mieux vaut savoir comment ne pas devenir le plat principal.

Cette rencontre entre les forces métalliques et la spiritualité autochtone semble avoir laissé des traces chez Enslaved. Avec Mið, un mot du vieux norrois qui signifie « centre » ou « milieu », le groupe explore ce point de rencontre entre les traditions anciennes (classique avec le groupe!) et le présent, entre les forces contradictoires qui nous habitent et les liens qui unissent les cultures. Même la pochette surprend : un bleu éclatant, presque rafraîchissant, remplace les habituelles teintes grises et sombres qui accompagnent souvent l’univers d’Enslaved. Le changement de température visuel est appréciable, même si le froid nordique demeure bien présent dans leur univers métallique.

L’introduction venteuse de Non-Being, portée par une guitare subtile, évoque presque Alcest et ses paysages hivernaux. Mais il ne faut pas attendre longtemps avant de retrouver le territoire d’Enslaved, cette fois avec une dimension spirituelle accentuée par la présence de Johan Sara Jr, spécialiste du joik, ce chant traditionnel sami. Dès les premiers mouvements de I Am Ice, sa voix apporte une profondeur singulière à la composition. Le groupe conserve son identité, tandis qu’un clavier lumineux vient nous tirer de notre torpeur avant que le morceau ne replonge dans le viking metal. Pour conclure, la voix invitée revient ouvrir une dernière brèche spirituelle.

Avec Solar Will, les musiciens passent en mode propulsion. Le morceau déborde d’enthousiasme, les claviers prennent des accents cosmiques et la voix rugueuse de Grutle se voit épaulée par des voix plus soyeuses, créant un contraste particulièrement efficace. Derrière tout ça, le mur de guitares demeure massif. Le soleil annoncé par le titre a beau briller, on sent toujours le vent norvégien nous pincer le visage. Une éclaircie, oui, mais certainement pas une invitation à sortir en bermudas aux motifs camouflage.

Mountain semble se diviser en deux mouvements distincts. La première partie s’appuie sur une guitare presque mollassonne, aux accents néo-grunge, accompagnée d’une voix claire et de quelques touches de clavier. Puis, sans avertissement, l’avalanche de guitares lourdes dévale la montagne et écrase les alpinistes en pleine ascension. Le riff n’a rien de particulièrement complexe, mais sa lourdeur est redoutablement efficace. Opaque et répétitif, il revient une fois de temps en temps, créant une sensation d’étouffement que seule la respiration rauque de Grutle vient briser. Pas besoin de multiplier les notes complexes quand on peut simplement vous enfoncer la cage thoracique!

Avec Spirit Helper, l’influence du Fire in the Mountains semble encore plus manifeste. La participation de Kevin Kicking Woman, enseignant, chanteur et membre de la nation Blackfoot, apporte une dimension incantatoire à la composition. Sa voix nous plonge dans une relation plus directe avec la nature et sa spiritualité. Après la montagne évoquée dans le morceau précédent, le chant autochtone devient ici un véritable trait d’union entre l’univers d’Enslaved et cette expérience musicale singulière. Le groupe ne se contente pas d’ajouter une couleur exotique à sa palette : il crée un espace où les différentes traditions peuvent dialoguer. Le résultat est, envoûtant!

Parting est probablement devenue ma pièce préférée de tout le catalogue des Norvégiens. Dans mon livre à moi, elle réunit une bonne partie de ce que j’aime chez Enslaved. L’ouverture, introspective et retenue, évolue lentement vers des chants célestes et une guitare limpide. Puis, c’est l’implosion : les Vikings reprennent leurs droits métalloïdes et la lourdeur s’installe. La voix caramel du claviériste Håkon Vinje apporte une douceur bienvenue, avant qu’un premier pont musical particulièrement réussi nous ramène vers des hauteurs célestes, sans jamais abandonner la rugosité qui fait la signature du groupe.

La voix de Grutle, quant à elle, prend des proportions dragonesques, flirtant avec les limites du death metal. Les musiciens bifurquent à nouveau, multipliant les progressions et les changements d’atmosphère. On se retrouve dans une sphère enfumée avant de reprendre le chemin rocailleux, guidés par cette voix acerbe qui nous entraîne vers un isolement presque total. Enslaved maîtrise ici l’art précis de faire cohabiter la délicatesse et la violence musicale, sans que l’une dilue l’autre.

Musicalement riche, fouillée et d’une cohérence remarquable, Parting est la pièce que j’ai écoutée en boucle sur cet album. Il y a des chansons qu’on apprécie, d’autres qu’on analyse, puis celles qui nous obligent à appuyer sur repeat avant même d’avoir repris notre souffle. Celle-ci appartient définitivement à la troisième catégorie!

Mið se termine avec l’impétueuse et progressive Tales of Trees, qui se distingue notamment par un passage de voix claire majestueux. Puis, I Miðju vient refermer l’ensemble avec précision, justesse et une cadence bien ronde et grassouillarde, comme si les musiciens avaient décidé de nous servir une dernière portion généreuse avant de nous laisser reprendre nos esprits.

En cette journée frisquette, je me demande sérieusement si Mið ne serait pas mon album préféré d’Enslaved. À tout le moins, c’est assurément celui qui aura tourné le plus souvent chez moi au cours des derniers jours.

Pendant ce temps, le calendrier continue de tourner, l’Halloween approche et je n’ai toujours pas trouvé mon costume. À force de se laisser emporter par le tourbillon de la vie, on finit par oublier les petites choses qu’on avait pourtant prévues. Dans mon cas, ce sont les heures passées à écouter Enslaved qui ont eu raison de mon sens de l’organisation.

Mais au moins, ma piscine est fermée…

Je dois donc retourner fouiller dans mon garde-robe, en espérant dénicher un vieux costume avant qu’il ne soit trop tard. Et si quelqu’un me demande pourquoi je n’ai pas de costume, je pourrai toujours répondre que j’étais pris dans un tourbillon nordique.

Après tout, avec Enslaved dans les oreilles, même un dimanche consacré aux préparatifs d’Halloween peut devenir une expédition vers d’autres mondes…

Disponible le 30 octobre sur Nuclear Blast Records.

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