Rares sont les visites de Down à Montréal. Comme le groupe fonctionne en parallèle des autres projets de ses membres, le temps de Phil Anselmo demeure précieux, surtout avec le retour de Pantera et les nombreuses ouvertures de Metallica partout sur la planète. Difficile de refuser une invitation du plus gros groupe metal sur Terre! Pepper Keenan roule toujours avec Corrosion of Conformity, tandis que Kirk Windstein et Pat Bruders ont Crowbar. Seul Jimmy Bower, avec EyeHateGod, semble avoir un peu plus de temps libre ces derniers temps.
Down a donc décidé de s’offrir une tournée nord-américaine, avec Montréal sur l’itinéraire, juste avant la sortie du très attendu Volume V. Et qui dit tournée de Down avec Phil Anselmo dit souvent présence d’un groupe de sa maison de disques. Cette fois, Spirit in the Room ouvrait la soirée alors qu’Helmet venait ajouter une généreuse couche de crémage vanille à ce succulent Oreo.
Je suis arrivé sur le tard : il ne restait que deux pièces à Spirit in the Room. Mon fils avait une pratique de football puisque sa saison reprend officiellement cette semaine, en même temps que l’école. Avez-vous déjà vu une pratique sportive qui se termine à l’heure prévue? Moi non plus. En voiture, nous avons donc grignoté le crate à sandwich acheté au supermarché, parce que dans ce genre de situation, chaque minute compte, avant de prendre le métro vers le Metropolis.
La salle était pleine, mais suffisamment dégagée pour danser le Mia sans devoir se sortir la moquette de la chemise. Après une bière et une bouteille d’eau, nous étions devant Spirit in the Room, formation de hard rock aux effluves franchement 60’s. Malgré la touche antique de Down et Helmet, le public se voulait étonnamment jeune. Est-ce qu’Evenko avait laissé une paire de billets à chaque adolescent qui achetait une carte Roblox au Jean Coutu? Rien n’est impossible! Mon fils de 16 ans était d’ailleurs surtout présent pour voir Anselmo plutôt que pour entendre Temptation’s Wings. Faut être honnête, après tout.

Difficile donc de faire un véritable compte-rendu de Spirit in the Room. Ma curiosité n’a toutefois pas été suffisamment titillée pour que je retourne écouter le groupe le lendemain. Il y a des soirs comme ça.
Puis les lumières se sont rallumées. Moment idéal pour retrouver les copains autour d’une bière et constater que, malgré ce mardi soir, les quarantenaires et cinquantenaires étaient bien représentés. Le lendemain, le lit nous attendrait plus tôt afin de récupérer les heures de sommeil sacrifiées. Mais Down avec Helmet, ça ne se présente pas aussi souvent que Billy Talent à Montréal!
Helmet, c’est essentiellement le groupe de Page Hamilton. Seul membre original de la formation new-yorkaise, il a mené ses troupes directement dans le mur avec Unsung. Et quel BANG pour ouvrir! Guitare rasoir, basse virulente, percussions punitives : la foule s’est déchaînée immédiatement. J’ai failli perdre mes lunettes et reçu l’équivalent d’une gorgée sur mon t-shirt, mais l’hypnotisme de la musique d’Helmet m’a convaincu de ne pas chialer. La jeunesse était vigoureuse et quelques représentants de la vieille école sont venus jouer de l’épaule avec une étonnante vigueur juvénile. Beau spectacle.
Je demeure un fanatique de Meantime et Betty, mais entendre du matériel des albums suivants m’a confirmé qu’une mise à jour de mon catalogue s’impose. Avec mon tout nouveau kit de bouchons Loop, j’ai surtout pu apprécier une balance de son impeccable. Helmet sonnait massif, particulièrement sur Wilma’s Rainbow, Milquetoast, Ironhead et leur reprise de Symptom of the Universe de Black Sabbath.
Cette dernière, tirée de la trame sonore du film The Jerky Boys, rappelle que le groupe apparaissait dans ce long métrage où nul autre qu’Ozzy incarnait leur gérant. Encore un film des années 90 dont la trame sonore était meilleure que le film lui-même. Une spécialité de l’époque!

La finale avec In the Meantime a permis à la foule de se défouler une dernière fois. Exécution lourde, guitares rageuses, basse pompée et percussions assommantes : Helmet a quitté Montréal avec le sourire, même si le groupe devait jouer toute la soirée devant le backdrop de Down.
La pause m’a permis d’aller à la salle de bain, de reprendre un breuvage et, surtout, de rencontrer une bonne dizaine de copains sur le chemin du retour vers le devant. À force de prendre des nouvelles, j’ai fini par comprendre que Down allait monter sur scène vers 21 h 30 et qu’il était temps de retrouver ma progéniture.
La foule était maintenant beaucoup plus compacte, mais aucune mésaventure digne de celle survenue à cette fille au Vans Warped Tour la fin de semaine précédente : personne n’a tenté de m’étouffer. En apercevant la tête frisée de mon fils (la coupe officielle des adolescents de 16 ans, semble-t-il ) je savais que j’étais arrivé à bon port. Deux minutes plus tard, la flashlight clignotait : signal international indiquant que les musiciens étaient prêts.
Sous les acclamations, Down faisait son retour au Metropolis. Le backdrop était toujours là et les membres avaient pris leurs positions, laissant le centre de la scène à Anselmo. Derrière Jimmy Bower, un immense gong au lettrage façon Home Depot annonçait Bower Power. Un élément franchement exotique sur une scène autrement très sobre, surtout pour un groupe dont la consommation de marijuana est loin d’être un secret.

Le premier coup de massue est venu avec Blood Oath, premier extrait du nouvel album. Le pit s’est immédiatement ouvert et Anselmo semblait en parfaite communion avec la foule derrière son pied de micro. Keenan et Windstein assuraient la portion groovalicious, tandis que la Rickenbacker de Bruders se faisait entendre avec une efficacité destructrice. Quant à Bower, sa réputation n’était clairement pas usurpée.
La suite avec Lysergik Funeral Procession, Ghosts Along the Mississippi, Hail to the Leaf, évidemment sans le solo de bong, puis Lifer qui a confirmé que la machine était bien huilée. Cette dernière fut dédiée aux frères Dime et Vinnie, à Ozzy et, pour l’occasion, à Dolly Parton, décédée cette journée-là.
Entre les morceaux, les interventions d’Anselmo se voulaient justes et appropriées. Il a notamment remercié l’individu qui avait lancé un sac de pot sur la scène, sac rapidement récupéré par un technicien. Malgré quelques problèmes avec son retour de son, le bon vieux Phil n’a jamais joué la princesse et a foncé tête première dans la soirée.
Musicalement, le groupe était précis. Même si Down n’est clairement pas la priorité de ses membres, nous avions l’impression d’assister à une prestation d’une formation qui tourne activement depuis des décennies. La cohésion sur Losing All, Pillars of Eternity et Temptation’s Wings était remarquable. Le pit devenait de plus en plus intense et, en me retournant vers ma droite, j’ai constaté que mon fils avait disparu. Englouti par la foule, il s’en donnait à cœur joie avec les autres valseurs et valseuses toxiques.

C’était également l’anniversaire du responsable de la sonorisation et, avec une discipline presque militaire, une assiette de petits gâteaux ornés de chandelles a quitté les mains de Philip H. Anselmo pour se rendre jusqu’à la console. Rehab a ensuite permis à la foule de se défouler encore une fois, avant que Stone the Crow vienne rappeler qu’il s’agit tout simplement d’une fichue de chanson. Et voir Keenan torcher le solo à quelques mètres de soi n’a rien gâché à la soirée.
Une sortie de scène modeste a déclenché quelques lignes de Olé Olé, juste assez pour faire revenir les musiciens pour Eyes of the South et la grassouillarde Bury Me in Smoke. Le groupe a alors allumé le pétard et profité de quelques puffs pendant que les membres de Spirit in the Room remplaçaient les musiciens de Down, note pour note, laissant ainsi l’attraction principale les mains libres pour parfumer son gosier aux vapeurs nuageuses du cannabis.
À l’ouverture des lumières, nous venions manifestement de recevoir une fichue leçon de metal : du chirurgicalement lourd avec Helmet et du boogie woogie oléagineux avec Down. Ne restait plus qu’à regagner nos huttes et espérer être au pieu assez tôt mercredi soir pour récupérer de cette volée de décibels.
Quoique, grâce à mes Loop, je suis sorti de là avec les oreilles parfaitement fonctionnelles. Sifflantes? Pas du tout. Chastes? Certainement pas.

Photos : Martin Desbois