J’ai passé les deux dernières semaines en Espagne et je vous confirme : il faisait chaud en bâtard. Éprouvant, écrasant même. À Barcelone, tu marches beaucoup et je me retrouvais régulièrement à la recherche d’un point de rafraîchissement, ce qu’on appelle généralement un bar pour être honnête. Est-ce une solution viable contre le réchauffement climatique? Pas une seconde. Il y a 19 ans, je me suis retrouvé dans cette même ville et j’avais fait le voyage en jeans. En jeans, tout le temps. Sauf à la plage. Je regarde mes photos de l’époque et je constate que la Terre a quelque peu modifié son thermostat. Si tu ne crois toujours pas au changement climatique, j’imagine que tu considères que c’est simplement Mère Nature qui a monté le chauffage parce qu’elle trouvait ça loufoque de nous voir suer de la raie.
La nature, la forêt, la Terre et ses soubresauts ont toujours été au cœur de l’univers de Fen. Après tout, quand tu choisis comme nom Fen (c’est un marais, faut-il le rappeler) on comprend assez vite que tes textes ne tourneront probablement pas autour de l’éviscération d’innocents ou du Grand Malin assis sur son trône de feu. Chez ce trio anglais, la nature est plutôt une force magnifique, imposante et surtout inquiétante. Et dans l’état actuel de notre belle planète, cette inquiétude prend une résonance particulière : la musique est mélancolique, contemplative, mais ponctuée d’accès de fureur, comme si le groupe cherchait à traduire musicalement la frustration de voir l’Homme continuer à jouer avec le thermostat de la planète pendant que les glaciers, eux, fondent sans demander leur avis.
Huitième album de la formation, Elemental (Part 1: Mourning Earth) confirme une fois de plus l’excellence de Fen. Riche, varié et rempli de détours, l’album demeure profondément ancré dans le black metal atmosphérique, mais refuse de s’y enfermer. Il s’agit du premier chapitre d’une œuvre conceptuelle et, dès les premières écoutes, on comprend que le voyage sera aussi intérieur que géologique.
C’est un album qui possède quelque chose de profondément automnal. Comme certaines productions d’Opeth, il semble avoir été conçu pour accompagner une marche en forêt, un matin d’octobre, lorsque les feuilles commencent à tomber et que la nature te rappelle subtilement qu’elle était là avant nous et qu’elle sera probablement là après nous. Même en plein mois d’août, alors que l’Espagne m’avait presque transformé en matière première pour paella, l’exercice a fonctionné. Fen m’a redonné une certaine fraîcheur. Rien de miraculeux, évidemment : le réchauffement climatique n’est pas réglé parce que j’ai mis une couple de chansons du groupe dans mes écouteurs.
L’album s’ouvre en fade in avec Glacier. Les percussions émergent graduellement, quelques pincements de guitare installent une atmosphère vaporeuse et on comprend rapidement que Fen privilégie ici la contemplation à la virulence. On navigue dans des eaux qui peuvent rappeler Alcest, avant que l’implosion ne survienne avec une barricade de percussions et une voix acidulée. Tout demeure toutefois remarquablement contenu. Comme mise en bouche, c’est frais, presque glacé, comme les vapeurs qui s’échapperaient encore d’un glacier ayant décidé de survivre quelques années de plus. En partie médiane, le vrombissement annonce une accélération qui évoque presque ces immenses masses de glace se détachant de leur structure principale. La voix céleste qui l’accompagne crée un contraste « fascinant », comme dirait Charles Tisseyre.
Tectonic est beaucoup plus charnue. La ligne rythmique est solide, la basse vrombit et les percussions frappent avec la précision d’un pic sur la roche. La structure, plus progressive, pourrait même satisfaire l’amateur de Mastodon, notamment par cette capacité à s’éloigner vers des territoires plus enfumés, abrupts et imprévisibles. Les subtilités dans les voix d’accompagnement ajoutent encore à cette impression de mouvement tectonique : ça avance, ça craque, ça pousse et, tranquillement, ça menace de tout déplacer.
Bien rondouillarde, Massif débarque avec une introduction qui peut même rappeler Iron Maiden. Sauf que la voix de Bruce n’arrive jamais, et ce sont plutôt des voix très claires qui prennent le relais, rappelant que Fen puise également dans des formations stoner, doom et psychédéliques comme Elder ou Pallbearer. Puis, au centre, le venin vocal revient. Fen propulse une mélodie beaucoup plus massive, tout en conservant cette propension à bifurquer sans avertissement. Un peu comme une montagne : tu penses l’avoir comprise et elle te rappelle qu’elle peut toujours te faire tomber de quelques pieds et pouces.
Abyssal Plain agit comme la pièce centrale de l’album. Très éthérée dans ses premières mesures, elle pourrait immédiatement accrocher les amateurs d’Opeth. Puis, fidèle à sa façon de faire, Fen laisse progressivement monter la colère. L’écorce devient plus rugueuse, les guitares gagnent en mordant et le trio déploie une dynamique qui rappelle que même les paysages les plus paisibles peuvent cacher une violence considérable. La portion finale prend une tournure beaucoup plus rock avant d’être rattrapée par une mélodie vocale céleste et des double bass drums abyssaux. Une belle illustration sonore d’un monde qui semble calme jusqu’au moment où le sol décide de nous rappeler qu’il n’est pas notre propriété.
Plus accessible en introduction, Barrow s’installe dans un registre rock légèrement proggy. Puis, tranquillement, le morceau se déverse dans une cascade beaucoup plus sombre, avec la rythmique typique de Fen et cette mitraille sur la caisse claire. La transition est particulièrement bien maîtrisée : rien ne semble forcé, rien ne déborde. Tout se transforme progressivement, naturellement. Exactement comme notre climat, finalement, sauf que dans le cas de la planète, on aurait probablement dû porter attention aux signes avant que les glaciers commencent à fondre comme un Popsicle dans le micro-ondes.
En guise de sortie de décor (à moins d’avoir la version limitée qui comprend des reprises de WASP, The Cure et Crosby, Still & Nash) le trio y va avec parcimonie. Très shoegaze et huileux, le morceau ressemble à un essaim d’abeilles surveillé par une basse ondulante sous un soleil radieux. Puis le ciel s’ennuage lentement. Une pétarade apparaît, mais elle demeure subtile, progressive et poignante. Pas besoin de terminer dans un déluge de blast beats : Fen comprend que la tension peut être beaucoup plus efficace lorsqu’elle est contenue.
Ce nom revenait régulièrement dans mes listes de nouveautés et, honnêtement, je n’y avais jamais vraiment prêté attention. Erreur corrigée. Avec un album aussi riche que Elemental (Part 1: Mourning Earth), Fen vient de me donner envie de pratiquer une petite rétrogression musicale et de retourner explorer sa discographie complète. Une découverte tardive, mais qui arrive peut-être au meilleur moment : alors que Mère Nature commence sérieusement à perdre patience, Fen nous rappelle qu’elle sait encore faire du bruit.
Disponible le 21 aout sur Prophecy Productions.
Laisser un commentaire