Plus je vieillis, plus ma pilosité décide de coloniser des territoires où elle n’a absolument rien à faire. J’ai maintenant des poils sur les oreilles, dans les oreilles, un chest de plus en plus velu et un dos qui ressemble à du gazon synthétique sur lequel on aurait décidé de faire jouer une équipe de soccer miniature. Pendant ce temps, mon crâne se dégarnit tranquillement, question de confirmer que l’hérédité a parfois un sens de l’humour douteux.
Ma grande fierté capillaire demeure toutefois ma barbe. Je l’entretiens depuis plus de 15 ans et elle est devenue une véritable institution familiale. Mes enfants, plusieurs collègues et une bonne partie de mes amis ne m’ont pratiquement jamais vu sans cette masse de poils ai niveau du faciès. Une vision de moi rasé provoquerait probablement une arythmie cardiaque : je possède un menton, certes, mais il n’a rien d’un amoncellement rocheux.
C’est pourquoi je vais chez le barbier au moins une fois par mois. Dans mon cas, c’est une barbière, et ce rendez-vous demeure un moment de détente absolue : serviette chaude sur le visage, taille impeccable et lame vive qui vient terminer le travail comme dans un vieux salon dans les bandes dessinées de Lucky Luke. Ma barbe demande de l’entretien, et je le lui offre généreusement. Après tout, je travaille avec le public. Si je ne faisais que taper des textes de metal pour gagner ma vie, je serais probablement déjà en train de négocier mon prochain repas contre mon exemplaire usagé de Welcome to Helle de Venom, version Banzai.
Alors, forcément, lorsque j’ai vu la pochette de The Allfather Awakens, mon regard s’est immédiatement posé sur ce fantastique frère de poils faciaux : un véritable colosse viking barbu, (qui doit probablement amasser mousse de bière dans les poils, éclat de dinde rôtie empalée sur une épée) et son œil crevé en prime. La corne à boire, elle, a retenu mon attention. Je dois l’avouer : j’aime bien une p’tite bière de temps en temps.
Si tu suis l’actualité métallique, tu connais probablement déjà quatre chansons de cet album puisque We Rule the Waves, la moelleuse Upphaf, Eight Legs of Thunder et Gjallarhorn nous ont été servies bien avant la sortie. Si tu suis Amon Amarth, tu les connais donc depuis des lunes. Inutile de te rabattre les oreilles avec le fait qu’elles sont solides ou que Upphaf aurait très bien pu se retrouver au générique de House of the Dragon.
Je préfère m’attarder sur le reste, parce qu’à ma grande surprise, The Allfather Awakens se révèle foutrement efficace, gras et puissant. Une espèce de ragoût de cerf servi directement dans ton casque viking.
Et non, cette fois, le son ne vient pas d’un réalisateur suédois dont on connaît déjà la recette. C’est le Danois Jacob Hansen qui s’installe derrière la console. Le bonhomme a notamment travaillé avec Aborted, Amorphis, Arch Enemy et Destruction, en plus d’être guitariste au sein de la formation progressive Pyramaze.
Et, détail évidemment essentiel à cette chronique : c’est un barbu.
Hansen donne à Amon Amarth une épaisseur supplémentaire. Le death metal devient plus gras, plus dense, plus onctueux, avec une production qui laisse suffisamment de place aux guitares tout en donnant aux percussions cette puissance de drakkar lancé à pleine vitesse sur les mers houleuses. Après les quatre chansons déjà connues, Kvasir’s Blood débarque avec toute la subtilité d’un buffet médiéval après trois jours de jeûne.
Johan Hegg, lui, semble avoir développé de l’athérosclérose (je l’ai Googlé celle-là) directement dans les cordes vocales.

Même Ozempic ne pourrait rien faire pour cette chanson : c’est plein de cholestérol et c’est exactement comme ça qu’on l’aime.
Die with a War Cry poursuit dans la même veine, avec une lourdeur aussi assumée que le tour de taille d’un homme blanc de 38 ans vivant au Tennessee. La pièce est massive, impétueuse et parfaitement calibrée pour ce que j’attends d’Amon Amarth : du gras, du riff et juste assez de mélodie pour que le tout ne tombe jamais dans la bouillie sonore.
Raven God représente davantage le visage classique du groupe. L’introduction est plus acérée avant de laisser place à un galop épique, presque chevaleresque, où les guitares et les percussions avancent en parfaite harmonie.
La semi pièce titre, The Allfather Awakes, m’a d’abord fait penser à Pain, le projet de Peter Tägtgren d’Hypocrisy, notamment à cause de cette cadence martelée qui donne l’impression qu’un marteau-piqueur vient de recevoir une invitation officielle au Valhalla. Ce n’est finalement pas une mauvaise chose : le morceau possède une mécanique implacable qui colle parfaitement à l’esthétique du groupe.
L’album termine avec deux coups de Mjolnir : Oden’s Hunt et Ascending Like an Eagle. La première mise sur une rapidité impétueuse alors que la seconde adopte une approche plus mélodieuse. Généralement, les Suédois aiment fermer le chapitre sur une pièce plus contemplative, mais cette fois, ils choisissent plutôt de faire grimper la tension. La guitare principale se veut épique, les percussions mitraillent à tout rompre et les différents éléments finissent par se rejoindre au centre pour former un ensemble massif, aussi imposant que la poupe d’un drakkar.
J’attendais cet album avec une certaine appréhension. Pour être honnête, je m’attendais même à ne pas être particulièrement impressionné par cette nouvelle production. Or, The Allfather Awakens vient plutôt me donner une solide claque derrière les oreilles.
Et, après plusieurs écoutes, je dois l’avouer : c’est probablement l’album d’Amon Amarth qui me procure le plus de satisfaction depuis Versus the World.
Comme quoi, parfois, il suffit d’un bon producteur, de quelques gros riffs, d’un paquet de pilosité faciale et d’une quantité inquiétante de cholestérol pour réveiller le barbu terrebonnois.
Reste maintenant à savoir quand je pourrai aller me faire brasser la barbe devant le groupe. Probablement avec un billet à 250 $ dans le pit… parce qu’au prix où sont rendus les concerts, même Odin doit maintenant demander un financement sur 48 mois pour entrer au Valhalla.
Disponible le 2 octobre sur Metal Blade Records.
Photo : Sylwia Makris et Christian Martinweis