Je suis allé remettre du chlore dans ma piscine. Il faut bien la maintenir claire et pure pour éviter de se ramasser avec un étang à crapauds dans quelques semaines. C’est un peu le secret pour qu’elle reprenne du service convenablement au printemps suivant. Comme je n’ai pas trop d’arbres qui perdent leurs feuilles directement dans l’eau, je m’en tire généralement avec un kit d’ouverture régulier et la piscine repart pour une autre année de bons services.
Mais cette année, je dois l’avouer, son utilisation a été minimale. Les enfants sont grands maintenant. Ils travaillent l’été et les baignades ne sont plus ce qu’elles étaient. Nous avons probablement utilisé la piscine à deux grandes occasions, avec quelques saucettes ici et là après une longue marche terrebonnoise particulièrement chaleureuse. Sinon, je constate que le confort offert par la thermopompe demeure beaucoup plus populaire que la fraîcheur dégagée par une baignade.
De mon côté, je ne suis pas un type baignade. Je ne suis même pas vraiment un type estival. Ceux qui suivent mes péripéties depuis quelques (2 et 1/2) décennies savent que je suis résolument automnal. Les dimanches de septembre et d’octobre, j’aime les passer autour d’un feu dans la cour, un stout à la main et de la musique dans les oreilles. Et certains albums sont franchement plus efficaces que d’autres pour accompagner cette période de l’année.
Le nouveau Anthrax est maintenant disponible, mais je doute fortement que Cursum Perficio soit la trame sonore idéale pour regarder les feuilles tomber autour d’un feu. J’ai besoin de quelque chose de plus glorieux, poignant, froid et introspectif. Et je crois avoir trouvé mon album de prédilection pour l’automne 2026 : Monark, de la formation suédoise Blodtår.
Œuvrant principalement dans le black metal, Blodtår ajoute à sa matière noire une dimension épique et folklorique qui m’a immédiatement accroché. Le projet, essentiellement porté par Carl, avec un batteur qui vient compléter l’équation, rappelle par moments le Borknagar des débuts, notamment dans cette façon de faire cohabiter la férocité du black metal avec des passages plus majestueux. Certaines touches folk et nordiques évoquent également Falkenbach, sans toutefois tomber dans une simple imitation.
Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas automatiquement vendu au black metal. Il faut soit que le groupe me donne la pétoche, soit qu’il réussisse à m’accrocher avec cette sonorité aigre, froide et abrasive, tout en conservant une véritable charge émotive. Blodtår y arrive. Blodtår (qui signifie « larme de sang ») possède cette capacité à passer de l’empoignade sonore à des moments plus introspectifs, comme si la noirceur avait elle aussi besoin de prendre une petite marche pour se calmer le pompon.
L’album s’ouvre avec la pièce-titre homonyme, Blodtår, qui met immédiatement la table avec un black metal puissant, des guitares bien bourdonnantes et une atmosphère qui ne demande pas la permission avant d’entrer. Mais Blodtår ne reste pas enfermé dans la vitesse et l’agression. Les ponts musicaux deviennent plus poignants et introspectifs, rappelant par moments certaines envolées de Borknagar sur The Olden Domain. Le contraste fonctionne particulièrement bien : la guitare déploie son froid nordique, puis revient frapper avec suffisamment de force pour te créer un banc de neige devant l’entrée juste après que tu viennes de passer la souffleuse.

Till min sista viloplats poursuit dans cette veine plus incisive, avec un black metal suffisamment acerbe pour donner envie de se déchirer la chemise. Puis arrive Paradis, qui change complètement la dynamique. L’ouverture est plus ample, presque valseuse, avec une guitare béante qui laisse respirer la rythmique avant de faire entrer une voix envenimée et une nouvelle ligne de guitare, plus aiguisée. La transition vers les éléments folkloriques donne alors une autre dimension à la composition. Ce n’est plus seulement noir : c’est grand, nordique et plutôt évocateur.
Mais si une chanson donne envie de boire un stout en bobettes autour du feu, c’est Det slutar i lågor qui remporte la palme. Avec sa dégaine vikingesque et ses voix glorieuses, on se retrouve assez rapidement à bord d’un drakkar. Le morceau navigue entre des passages majestueux et des retours plus acerbes et noircis. Et comme tout bon voyage en mer du Nord, on finit par revenir au port avec le stout encore en main, aussi noir que la suie au fond de ta tobbe à feu.
La chanson-titre de l’album se veut probablement l’une des plus intenses du lot grâce à sa rapidité et à ses différentes pièces qui s’imbriquent pour créer quelque chose de massif et frigorifique. Puis Nu är det synd om de döda, une reprise du groupe Kraja, fait retomber la température de plusieurs degrés. Beaucoup plus folklorique et axée sur les voix de la complainte, cette pièce permet à Blodtår de montrer une autre facette de son identité. Elle donne surtout envie d’aller explorer le catalogue de Kraja, ce que j’ai d’ailleurs commencé à faire.
Pour terminer l’album avec pugnacité, Bland kvällens skuggor ännu vandra revient avec une sonorité plus bourdonnante, alors que Den eviga isen ajoute une touche pratiquement blackgaze à cette finale déjà bien nordique. L’album ne cherche donc pas à maintenir une seule température du début à la fin. Il alterne les bourrasques, les éclaircies, les moments de violence et les passages plus contemplatifs.
Et c’est probablement là que Monark me rejoint le plus. Pour un album de black metal, il possède suffisamment de relief pour éviter la monotonie et suffisamment de personnalité pour ne pas simplement empiler les mêmes murs de guitares jusqu’au dernier morceau. Le côté folklorique n’est pas une simple décoration car il sert à élargir les compositions, à leur donner une profondeur géographique et surtout une dimension plus humaine.
Monark tombe donc exactement dans mes cordes lorsque je cherche une trame sonore pour une marche automnale ou un feu, sur mon terrain. Ses textures nordiques, ses incantations glorieuses, ses guitares froides et ses moments d’introspection en font un excellent compagnon pour arpenter les sentiers de la forêt terrebonnoise pendant que les feuilles commencent tranquillement à tomber.
Et pendant ce temps-là, ma piscine attend son verdict annuel. Avec la baisse des températures, je sens que sa fermeture approche. Après tout, elle aura servi mais juste un peu. Mais entre une saucette de cinq minutes et une marche en forêt avec Monark dans les oreilles, disons que mon choix est assez facile.
En passant, j’ai poursuivi ma découverte de Kraja : formation a cappella à la sonorité aussi frigorifique qu’intrigante. Comme quoi, parfois, il suffit de fermer la piscine pour ouvrir une nouvelle porte musicale.
Disponible sur Nordvis Produktion.
www.facebook.com/BlodtarOfficial
Photo: Ludvig Swärd