C’est toujours mieux de s’installer au clavier un dimanche de pluie avec un bon breuvage sous la main. Cette semaine, c’est avec la Projet Peacharine de Boréale et Jackalhop que je tape ces quelques mots. Une lager de riz houblonnée, juste assez pimpante et fruitée pour mettre un peu de soleil dans une journée grise. Comme de raison, pour accompagner cette fête des papilles, rien de mieux qu’un death metal de la vieille école, juste assez sanglant, histoire de confirmer que le bonheur ne peut jamais être totalement étincelant de couleurs affriolantes.
C’est certain, ça prend un équilibre dans la vie. Une boisson colorée lors d’une journée grise avec un death metal coagulant, c’est le yin et le yang. La contrebalance était d’ailleurs au rendez-vous hier soir au concert d’AC/DC au parc Jean-Drapeau, donc à l’extérieur, au grand déplaisir des habitants de Saint-Lambert.
Avec 40 000 personnes, dont environ 5000 dans le pit où j’avais mes billets, je me retrouvais plutôt vers la gauche de la scène. Nombre de toilettes disponibles dans cette section? Zéro. Niet. Nothing. Pour s’y rendre, il fallait traverser toute la section, soit grosso modo la durée de Thunderstruck, juste pour aller vider sa vessie.
La situation t’amène donc à boire moins de bière. Tu deviens un peu marabout, c’est certain, mais tu fais moins d’allers-retours vers les cuvettes, tu manques moins de bouts du concert et, surtout, tu dépenses moins. Parce qu’après avoir fait le calcul, tu te dis que tu ne vas certainement pas aller pisser quatre fois à cette distance. Tu slackes sur la Courz Light et tu retournes à la maison avec une balance plus positive dans ton compte de banque.
Le grand perdant? L’organisateur du concert, parce que je ne suis certainement pas le seul à avoir fait cet exercice mathématique sur cette thématique.
Parlant d’exercice mathématique, c’est avec la nouveauté de The Bleeding que je poursuis ce dimanche après-midi : bière savoureuse et death metal sanglant. Lorsqu’une formation adopte le nom d’un album de Cannibal Corpse comme nom de groupe, on comprend rapidement que nous naviguons dans les mêmes eaux lorsqu’il est question d’allégeance métallique.
Formation anglaise, The Bleeding évolue dans les arts morbides depuis une dizaine d’années et compte dans ses rangs Craig Land, ancien chanteur de De Profundis, groupe qui nous a tout de même offert quelques bons albums au cours des dernières années. Avec The Bleeding, il s’agit de leur quatrième album, mais du premier sous la bannière de Redefining Darkness.
Comme dans toute bonne recette de ragoût de nos grands-mamans, on retrouve ici les ingrédients qui assurent une certaine onctuosité : les épices sont bien présentes, la viande demeure juste assez saignante et la sauce enveloppe le tout avec suffisamment de gras pour te rappeler, à chaque bouchée, que ton cholestérol n’a probablement pas besoin d’encouragement supplémentaire.
Ce ragoût perfide, du nom de Godless Communion, débute avec la grogne de Immortal Flesh, un morceau qui établit immédiatement la base de la recette : un death metal old school rapide, agressif et solidement ancré dans les conventions du genre. Les guitares sont tranchantes, la batterie pousse derrière et la voix de Land apporte cette rugosité qui donne au morceau sa texture viandée. Mais le groupe ajoute déjà une garniture intéressante : les voix d’accompagnement répètent « Immortal Flesh » avec un registre plus serpentaire, créant un contraste marqué avec le timbre rocailleux du chanteur. Deux textures vocales, deux façons d’attaquer le même plat. Nous sommes en pays death métallique.
Population? Toi.
Avec Altar of the Ram, la recette change toutefois de température. Le death metal reste présent, mais le groupe injecte une bonne dose de rock’n’roll métallique dans ses riffs. On se rapproche ici de l’attitude de Goatwhore et de Hellripper, avec des lignes de guitare plus accrocheuses, un côté plus groovy et une énergie qui se veut moins strictement « death metal » que franchement vicieuse et entraînante. Ce n’est plus seulement la violence qui domine : c’est le mouvement. Le morceau possède suffisamment de mordant pour ouvrir un pit, mais aussi suffisamment de swing pour donner envie d’y entrer volontairement, ce qui demeure une décision discutable pour ta santé physique. Une fois la foule refermée sur toi, cependant, il est vraiment trop tard.
Population? Toujours toi.

Bestial Bloodlust ramène ensuite le plat vers sa recette principale. La basse, particulièrement audible en ouverture, apporte une profondeur caverneuse avant que les guitares ne reprennent leur fonction première : lacérer à grands coups sur les cordes. Le rythme devient plus carré, plus pesant, mais conserve suffisamment de vitesse pour éviter le piège du death metal uniforme. Ici, le contraste ne vient pas d’un changement de genre aussi évident que sur Altar of the Ram, mais plutôt du rapport entre les fréquences graves, la percussion et les guitares. La basse donne du corps au morceau alors que la batterie lui donne ses coups de fourchette directement sur le crâne.
Avec Praise of the Succubi, on retrouve cette volonté de déplacer légèrement les paramètres. Le morceau demeure solidement death metal, mais la voix se fait plus acidulée, presque plus vicieuse que caverneuse. Le dernier tiers se transforme progressivement en véritable mitraille rythmique, les percussions prenant davantage de place et augmentant la sensation d’urgence. On passe donc d’un death metal lourd et compact à quelque chose de plus frénétique. Même recette, mais on augmente le feu sous le chaudron.
La chanson-titre, Godless Communion, revient ensuite à une approche plus conventionnelle du death metal. Pas besoin de chercher midi à quatorze heures : les riffs sont lourds, la structure est efficace et le lead vient ajouter cette dimension plus vertigineuse qui permet aux guitares de sortir momentanément du rôle de la simple machine à déchiqueter. C’est justement ce retour au centre du spectre death métallique qui rend les morceaux précédents plus intéressants : le groupe peut s’éloigner de sa recette sans perdre son identité.
C’est avec Black Incantation qu’on obtient probablement la cassure stylistique la plus nette. Ici, The Bleeding plonge beaucoup plus dans le black metal. Les guitares deviennent plus froides, l’atmosphère plus sombre et la voix serpentaire prend davantage de place. Le changement est important parce qu’on ne parle plus seulement d’une variation de tempo ou de texture : le groupe modifie véritablement son langage musical. On passe de la chair et du sang du death metal à quelque chose de plus glacial et malveillant. Le ragoût vient soudainement de recevoir une bonne poignée d’épices et la marmite s’en va directement au congélateur.
Death Eternal nous ramène ensuite vers le death metal, et cette alternance devient justement une des forces de l’album. Après la froideur de Black Incantation, le retour aux sonorités plus grasses et épaisses du death métallique paraît encore plus lourd. C’est une question de contraste : le même riffing peut sembler plus massif après avoir été confronté à des sonorités plus aériennes et plus tranchantes.
Mais c’est véritablement Through the Morphean Gate qui vient chambouler complètement la recette. Cette pièce acoustique ralentit radicalement le rythme et abandonne la brutalité qui dominait l’album, pour un instant. On se retrouve dans une ambiance beaucoup plus contemplative, presque progressive, qui rappelle effectivement certains passages acoustiques d’Opeth. Et ce contraste fonctionne parce que le morceau n’essaie pas de rivaliser avec les autres en matière de violence. Il fait exactement le contraire : il retire la viande du chaudron et laisse mijoter la sauce.
Après autant de changements de texture, le retour à la brutalité pour l’assaut final est d’autant plus efficace.
Sacrificial Onslaught remet les deux pieds dans le death metal, avec cette approche directe et agressive qui constitue le cœur de The Bleeding. Puis arrive Born in a Casket, reprise de Cannibal Corpse, et là, la boucle est bouclée. Le groupe rend hommage à l’une des formations qui a manifestement contribué à définir son ADN métallique. Ce n’est donc pas simplement une reprise placée à la fin pour remplir l’assiette : elle agit comme une signature qui rappelle d’où vient une partie de cette recette.
Au final, Godless Communion fonctionne justement parce que The Bleeding comprend la différence entre varier une recette et perdre complètement le goût du plat. Le death metal old school demeure le bouillon de base, mais le groupe y ajoute du rock’n’roll métallique, des éléments de black metal, des variations vocales, des changements de textures rythmiques et même une véritable parenthèse acoustique.
Ce ne sont pas des détours gratuits. Chaque contraste sert à faire ressortir le morceau qui vient avant ou après. Le black metal rend le death plus massif, l’acoustique rend la brutalité suivante plus efficace et les passages rock’n’roll empêchent l’ensemble de devenir une simple succession de riffs sanguinolents servis à la même température.
Avec cet album, il est évident que The Bleeding nous offre un produit de qualité. Reste maintenant à savoir si ton appétit métallique sera suffisamment ouvert pour accueillir une autre assiettée.
Personnellement, oui.
Mais pas trois.
Faut quand même surveiller son cholestérol!
Disponible le 18 septembre sur Redefining Darkness Records.
www.facebook.com/TheBleedingOfficial
Photo : George Loakeimidis