Faire une critique d’un album de black metal en parlant de serpents, c’est un peu comme inviter AnimaZoo à une fête d’enfants au lieu d’un clown : au début, les parents trouvent ça original, jusqu’au moment où un python de neuf pieds décide de faire un câlin chaleureux à un enfant déguisé en Pat’Patrouille. Avec Dimmu Borgir, le parallèle demeure évident depuis longtemps : musique froide, regards venimeux, déplacements sournois et cette impression constante qu’un cobra symphonique t’observe dans le noir pendant que tu cherches la sortie du reptilarium du Zoo de Granby. Après tout, le groupe a toujours avancé comme un serpent géant : lent, calculateur, parfois immobile durant des années… avant de mordre sans avertissement.
Absence prolongée pour les Norvégiens, mais nous comprenons maintenant que le groupe est essentiellement devenu Shagrath et Silenoz : un seul serpent, deux cerveaux. Les autres musiciens gravitent autour du duo comme des silhouettes interchangeables dont tu oublies parfois même le nom avant la fin de l’album. Huit ans après le très ordinaire Eonian et dix ans après le somnifère orchestral qu’était Abrahadabra (euh, ça s’écrit réellement comme ça?) le groupe revient avec Grand Serpent Rising et, pour une rare fois depuis longtemps, on sent véritablement le réveil du reptile. Un album plus direct, plus mordant, moins obsédé par les fioritures destinées à séduire une nouvelle clientèle symphonique élevée au faux cuir et aux listes d’écoute Spotify au nom subtil comme Epic Darkness. Ici, Dimmu Borgir retrouve enfin une certaine brutalité et, surtout, une identité qui lui glissait franchement entre les écailles depuis plusieurs années.
Le duo garde une approche plus simple, mais selon des standards qui demeurent hautement complexes dans l’écriture. Les orchestrations servent l’atmosphère au lieu d’essayer de compétitionner avec Fleshgod Apocalypse dans une guerre de violons nucléaires. Les deux morceaux chantés en norvégien deviennent rapidement des moments forts : la prononciation de Shagrath y est encore plus râpeuse, plus serpentine, presque venimeuse dans sa façon de découper les syllabes.
L’éveil du serpent débute avec l’instrumentale Tridentium, pièce suffocante qui installe immédiatement l’ambiance. Une montée englobante, presque cinématographique, comme si Game of Thrones avait décidé de collaborer avec un terrarium rempli de crotales affamés. Puis les grosses caisses explosent et la voix de Shagrath (est-ce lui?) confirme l’union définitive avec les reptiles.
Ascent ouvre réellement l’album avec une intensité immédiate : caisse claire martiale, riffs abrasifs, voix d’accompagnement caverneuse et cette acidité vocale caractéristique qui rappelle pourquoi Dimmu Borgir demeure encore capable d’envenimer des tympans après plus de trente ans. As Seen in the Unseen ralentit ensuite le tempo avec intelligence : guitare plus atmosphérique, piano discret, effets sonores presque aquatiques et percussions qui reviennent graduellement injecter le poison dans le système.
La grande force de l’album demeure toutefois ses transitions et ses ponts musicaux. The Qryptfarer en est probablement le meilleur exemple : ouverture lourde et rampante, montée progressive de tension, interruption au piano, retour métallique massif puis cadence presque rock sans jamais perdre sa noirceur. Chaque segment semble construit pour maintenir une pression constante plutôt que simplement accumuler des couches orchestrales.

Le morceau norvégien Ulvgjeld & Blodsodel s’impose comme l’un des sommets du disque. Introduction lente, percussions militaires, riff black metal tranchant et une prestation vocale particulièrement convaincante de Shagrath. Noir foncé du début à la fin, ce morceau s’intègre parfaitement dans le rythme général de l’album.
L’introduction de Repository of Divine Transmutation rappelle même l’ouverture de Worship de Hypocrisy avec ses guitares acoustiques plus solennelles. Slik Minnes en Alkymist, autre pièce chantée en norvégien, pousse davantage dans l’acrimonie avec des refrains imposants et des percussions presque cérémoniales. Phantom of the Nemesis représente davantage la mouvance moderne de Dimmu Borgir : départ plus élégant, puis retour progressif dans une pénombre huileuse et inquiétante.
L’impulsive The Exonerated apporte l’une des attaques les plus directes du disque tandis que Recognizant alterne efficacement entre envolées célestes et passages beaucoup plus agressifs. Le segment plus clair autour de la troisième minute fonctionne particulièrement bien et rappelle, par moments, l’époque faste du début des années 2000. Impossible toutefois de ne pas penser régulièrement à ce qui manque encore au groupe : une présence plus marquée de ICS Vortex aurait élevé plusieurs passages vers quelque chose de franchement monumental.
Mais que voulez-vous? Pour ça, il y a Borknagar!
La conclusion se veut solide avec At the Precipice of Convergence, plus contenue mais immersive, alors que Shadows of a Thousand Perceptions nous entraîne dans une finale lourde, tribale et enveloppante où la basse devient pratiquement tectonique. Quant à Gjǫll, superbe pièce instrumentale dont le titre réfère autant au vacarme qu’à la rivière entourant Hel dans la mythologie nordique, elle agit comme une véritable mue… sonore! Impossible de la considérer comme un simple interlude : elle fait entièrement partie du concept et de l’expérience proposée ici.
L’attente de huit ans aura finalement valu la peine. Grand Serpent Rising n’est pas seulement un retour en forme : c’est probablement le meilleur album du groupe depuis Puritanical Euphoric Misanthropia. Un disque plus resserré, plus venimeux et surtout beaucoup plus vivant qu’on aurait pu l’espérer d’un serpent que plusieurs croyaient tranquillement fossilisé dans son terrarium symphonique!
Disponible le 22 mai sur Nuclear Blast Records.
Photo : Stian Andersson