Tsar Stangra n’est pas exactement le genre de formation que l’on croise à tous les coins de rue du Vieux-Québec, entre deux boutiques de souvenirs qui vendent des chandails ornés d’un caribou puissant et un aimant à frigidaire avec le Bonhomme Carnaval, la patte en l’air. Mené par Stan, musicien d’origine bulgare établi dans la capitale nationale depuis des décennies, le projet réussit à marier black metal, folklore des Balkans et élans progressifs avec une aisance qui surprend. Païen jusqu’au bout des ongles bien crottés, mais enraciné entre les remparts de Québec et les montagnes de Bulgarie, le groupe propose un dépaysement sonore total.
Dès l’ouverture avec Trakiytsi – Cherni himni za izgubenite, une flûte (du moins, c’est ce qu’elle semble être) installe une atmosphère mystique avant que le metal ne prenne le contrôle. Les voix écorchées et plus profondes s’entrelacent sur des mélodies fluides portées par cet instrument à vent dont les accents pourraient convaincre les rats du Petit Champlain de suivre le joueur jusqu’aux portes de Sofia. Cette première composition donne immédiatement le ton : Tsar Stangra ne cherche pas à juxtaposer ses influences, mais bien à les fusionner.
Avec Han Asparuh, le groupe abandonne momentanément le côté festif pour adopter une approche plus incisive. Les guitares gagnent en mordant, les attaques se font plus précises et les incursions vocales aux accents death metal renforcent le caractère guerrier de la pièce. Un solo habile et quelques touches de cordes folkloriques replongent ensuite l’auditeur dans l’imaginaire païen du groupe, quelque part entre les légendes bulgares et les forêts boréales québécoises.
Les percussions massives et ce qui ressemble à de l’accordéon (je me suis informé, c’est ça et fait aux claviers!) sur Cherna pesen confèrent à la pièce une démarche lourde et vacillante, comme un retour difficile après une longue nuit de célébrations à se siffler des pintes à la Barberie. Puis viennent les voix féminines de Posledniyat pohod, une composition plus posée et mélancolique qui évoque davantage la lamentation que la simple mélodie. Non, le titre n’est pas emprunté à Angine de Poitrine, mais l’atmosphère demeure tout aussi chargée de souffrance et de résignation.
Taga za Yug ramène une dimension plus festive, presque dansante. On imagine facilement quelques farfadets métalliques tournoyer autour d’un feu immense de la St-Jean, avant que le morceau ne révèle ses crocs après la deuxième minute. L’écume apparaît rapidement aux commissures et l’intensité ne redescendra plus.

Plus introspective, Zemni strazhi mise sur des lignes de guitare serrées et une interprétation vocale empreinte de douleur. L’impression d’une fin imminente plane constamment, jusqu’à l’arrivée d’un chant de gorge inattendu (au début, je croyais que c’était de la guimbarde, je me suis informé!) qui ajoute une dimension presque spirituelle à l’ensemble avant de replonger dans l’obscurité.
Le sommet de l’album demeure toutefois Zavrashtaneto na rodniya bog. Portée par une gymnastique rythmique particulièrement efficace, la pièce dégage une énergie combative impressionnante. Les prouesses vocales qui l’accompagnent sont suffisamment ambitieuses pour éveiller la curiosité de Devin Townsend lui-même, tandis que les arrangements démontrent tout le savoir-faire de Stan comme compositeur.
En clôture, Balgarskiyat ezik débute avec retenue avant de basculer vers cette noirceur étincelante caractéristique qui définit l’identité de Tsar Stangra. Malgré les influences folkloriques omniprésentes, le groupe confirme ici que son cœur demeure solidement ancré dans les arts noircis. Une portion parlée et des chants féminins viennent conclure l’album sur une note introspective et élégante.
Au final, Tsar Stangra rappelle à quel point la scène métallique québécoise demeure l’une des plus diversifiées et audacieuses qui soient. Cette capacité à accueillir les influences d’ailleurs et à les intégrer à une identité locale forte n’est pas sans rappeler ce que des formations comme Les Colocs ou GrimSkunk accomplissaient déjà dans les années 1990 en refusant de s’imposer des frontières artistiques. Si le contexte est ici beaucoup plus sombre et païen, l’esprit demeure le même : celui d’une création libre où les traditions, les cultures et les sonorités se rencontrent sans complexe.
Voir un musicien aux racines bulgares façonner une œuvre aussi singulière depuis Québec témoigne également de cette richesse culturelle qui nourrit constamment notre scène. Dans un univers métallique parfois accusé de tourner en vase clos, Tsar Stangra démontre au contraire que l’ouverture peut devenir une force créative redoutable. Plus qu’un simple album de black metal aux accents folkloriques, cette réalisation confirme que le Québec demeure une terre fertile pour les talents, mais aussi une terre d’accueil capable de transformer les héritages venus d’ailleurs en propositions artistiques uniques et authentiques.
Entre Sofia et le Château Frontenac, entre les Balkans et le fleuve Saint-Laurent, Tsar Stangra trace une route qui n’appartient qu’à lui.
Disponible dès le 1er juillet.
Laisser un commentaire