Quand mon beau-père est décédé, nous avons vidé son condo. L’opération a pris plusieurs fins de semaine, quelques dizaines d’allers-retours chez Renaissance et plusieurs visites aux conteneurs municipaux. En sept décennies, il s’en accumule du matériel. Mon beau-père était un homme d’affaires, patenteux à ses heures et doté d’un talent particulier : lorsqu’il perdait un objet, il en achetait un autre. Lorsqu’il retrouvait l’original, il réalisait qu’il possédait désormais une collection. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé avec quatre paires de ciseaux. Vous voyez le genre.
Nous avons évidemment conservé certains souvenirs. J’ai hérité de plusieurs outils, souvent en double ou en triple, de deux calculatrices identiques et, bien sûr, des fameuses paires de ciseaux. J’ai même encore des caisses de Coors Light dans mon garage. Je vous rappelle qu’il est décédé il y a cinq ans.
Loin de l’amoncellement compulsif, il était tout de même relativement organisé. Certains coins étaient impeccables, d’autres semblaient avoir été aménagés par un écureuil un peu bing bong. Je me reconnais un peu là-dedans. Mon garage ressemble à un projet inachevé depuis la Confédération canadienne de 1867. Il faut dire que je déteste tout ce qui touche aux outils, aux rénovations et au rafistolage. Je préfère payer quelqu’un qui sait ce qu’il fait. Ça coûte moins cher que de réparer mes propres réparations, voyez le genre?
Les meubles IKEA? C’est l’épouse qui les monte. Pourquoi? Parce qu’elle aime ça. Moi, je suis capable de transformer une simple vis en une œuvre d’art plutôt abstraite. Je ne manque pas de force; je manque de patience.
Pourtant, il existe un domaine où je suis d’une rigueur quasi militaire, un brin dictateur : ma collection musicale.
Mes outils sont éparpillés dans le coffre à outils, sous l’étagère, dans le garage. Mes vinyles, eux, sont classés en ordre alphabétique et protégés individuellement par des pochettes de plastique. Mes CD ont longtemps bénéficié du même traitement (minus les pochettes) avant d’être exilés dans des caisses. Plus de 7000 CD, ça finit par prendre un peu de place dans un sous-sol. Quant aux vinyles, j’en possède « seulement » environ 700. Oui, je sais. Le mot « seulement » mériterait, ici, plusieurs guillemets.
En regardant récemment mon coffret de Slayer pour le quarantième anniversaire de Hell Awaits, je repensais à une réflexion de Mikael Åkerfeldt d’Opeth.
Il disait, grosso modo : « Je regarde mes meubles remplis de vinyles que j’adore et je réalise qu’un jour cette passion deviendra le problème et le fardeau de quelqu’un d’autre. »
Et ça, je le comprends parfaitement.
Ma cave du bonheur déborde de musique, et de livres. Elle me procure joie, réconfort et sérénité. Mais lorsque je quitterai ce monde pour rejoindre le grand festival métallique céleste, qu’adviendra-t-il de tout ça?
Mes enfants sont de véritables mélomanes. Mon fils affectionne déjà les arts métalloïdes. Ma fille aime les vinyles. J’ose croire que la collection sera préservée.
Mais si, dans un futur que j’espère très lointain, ils n’ont ni l’espace ni l’envie de conserver plusieurs milliers de CD et des centaines de vinyles?
Seront-ils vendus au plus offrant? Déposés au Village des Valeurs? Dans le bac bleu ou sur le bord du chemin? Échangés contre un paddle board, un spa gonflable ou une mise de fonds pour une hypothèque?
J’imagine déjà la scène.
« Papa adorait cette édition limitée d’Hypocrisy découpée en poulet. »
« Oui, mais les taxes municipales viennent d’augmenter. On va vendre ça! »
Et voilà qu’une partie de mon héritage musical contribue au paiement d’un toit plutôt qu’à la préservation du patrimoine métallique familial.
C’est le genre de pensée qui me traverse parfois l’esprit. L’épouse me demande alors ce qui ne va pas.
Je réponds : « Rien. »
Parce qu’il est difficile d’expliquer que je suis en train de calculer la valeur de revente potentielle de 7000 CD dans vingt-cinq ans. Même chose pour mes vinyles.
Alors je reviens à l’essentiel : vivre le moment présent et écouter de la musique.
Une semaine de travail se termine, je descends au sous-sol et je fais tourner autant les nouveautés que les classiques. Je passe d’Abbath à ABBA, de Zombi à ZZ Top, d’At the Gates à Daniel Boucher, sans la moindre honte.
Et oui, le jour venu, ce sera probablement un méchant chiard à ramasser tout ça. Il faudra remplir des centaines de boîtes, les sceller avec une quantité industrielle de ruban adhésif et inscrire au marqueur noir sur le carton (mes collègues français disent ça, au travail : des cartons au lieu de boîtes) beige du Bureau en Gros :
Vinyles de papa 1 / 217
Puis :
CD de papa 1 / 843
À ce moment-là, j’espère simplement que mes enfants auront une pensée affectueuse pour leur vieux père. Ou, à défaut, qu’ils obtiendront un Saint-Sifri de bon prix!
*Ne abicias res meas, optimae sunt.
NB : L’édition spéciale de Maximum Abduction d’Hypocrisy est sortie en 1996 et est vraiment découpée comme un poulet!