Si tu as une passion presque maladive pour ton gazon, présentement, tu regardes ta cour avec la même fierté qu’un maître du BBQ devant son fumoir flambant neuf. Après un hiver enseveli sous trois tonnes de neige sale et des semaines de pluie à transformer le terrain en rizière municipale, les quelques heures de soleil ont finalement réveillé ce tapis vert qui pousse plus vite qu’une facture d’Hydro-Québec après que tes trois ados aient pris leurs douches. J’ai effectué une tonte chirurgicale samedi, coupe nette, lignes droites, satisfaction totale. Mais en ce dimanche, je regarde déjà la pelouse avec une certaine méfiance : elle frémit comme un volcan prêt à érupter et réclame pratiquement un deuxième passage. Je vais toutefois résister à cette tentation. De toute façon, il pleut dehors, ce qui signifie que samedi prochain, mes lames seront montées au maximum et que mon gazon aura l’air d’avoir consommé des stéroïdes agricoles.
Cette tonte fut accompagnée du nouvel album de Funebrarum et attention, le titre est aussi interminable qu’un brin d’herbe laissé sans surveillance : Beckoning the Void of Eternal Silence. Formation death metal active depuis 1999, le groupe fonctionne essentiellement autour du chanteur Daryl Kahan, seul survivant original à trainer cette carcasse putride depuis plus de vingt-cinq ans. Un autre détail mérite qu’on s’y attarde : la présence du Québécois Phil Tougas, véritable Phil X de la Belle Province, capable de jouer dans plus de groupes qu’un père de famille possède de sacs de terre à pelouse dans son cabanon.
Et la liste est presque ridicule : Worm, Atramentus, Chthe’ilist, First Fragment, DDT, Exxûl et probablement trois autres bands enregistrés entre deux changements de cordes et une poutine sauce brune de la Belle Pro. Tougas est partout, mais surtout pertinent partout, ce qui demeure un exploit dans un univers où plusieurs guitaristes se contentent encore de recycler trois riffs comme des ailes de poulet réchauffées au micro-ondes.
Funebrarum n’a jamais réellement explosé dans le circuit des grosses tournées. Le groupe est resté tapi dans l’ombre, comme une tondeuse oubliée derrière la shed en plein mois de novembre. Pourtant, avec cet album virulent et étonnamment riche, les Américains (et le Québécois) possèdent enfin une œuvre capable de les faire remonter à la surface.
Et quelle œuvre. À la base, l’album est gras, brûlant et huileux comme une assiette d’ailes 9-1-1 noyées dans la sauce Hot Ones, mais derrière cette brutalité se cache une variété franchement impressionnante. Death metal old school, passages doom suffocants, ambiances lugubres et transitions ultra travaillées : tout s’emboîte avec la fluidité d’une coulée magmatique. Ne vous laissez surtout pas tromper par cette pochette froide presque “Emperor-esque”. Musicalement, cet album sent davantage le soufre, la roche volcanique et ta petite rondelle de cuir après vingt ailes ultra piquantes, mangées sans serviette.
Après l’introduction The Arrival et ses lignes inquiétantes dignes d’un vieux film d’horreur, la chanson titre qu’est Beckoning the Void of Eternal Silence nous explose au visage dans un déversement sonore particulièrement épais. Le vocal caverneux rappelle par moments les premiers Carcass, pendant que les riffs dégagent cette saveur très Nuclear Blast des années 90. C’est sale, dense et délicieusement rétro sans tomber dans le simple hommage poussiéreux.

Sa Nagba Amāru ralentit ensuite la cadence avec une approche beaucoup plus doom metal. L’introduction est oppressante comme un ciel noir avant un orage d’été, puis le groupe replonge dans un groove primitif absolument parfait pour les “oui oui!” de foule en concert. Et quel riff au centre de la pièce… croustillant à souhait, comme le dernier morceau de peau carbonisée au fond du panier d’ailes de la Cage.
Through the Barren Halls of Grieving Emptiness replonge ensuite dans un death metal plus classique et frontal, avec un lead de Tougas particulièrement agile, avant que Into Dark Domains ramène l’ambiance doom avec une guitare bourdonnante qui annonce immédiatement la catastrophe imminente. Vocalement, les amateurs du Barnes de la grande époque vont pratiquement sentir leur vieille veste de jeans sans manches réapparaître sur leurs épaules, quoique votre capacité auditive demeure la même!
Mais la grande force de cet album demeure ses transitions et son sens des arrangements. Après quatre écoutes, je découvre encore des subtilités : voix secondaires cachées dans le mix, leads furtifs, petits changements rythmiques et introductions travaillées qui enrichissent constamment l’atmosphère. Funebrarum comprend qu’un album de death metal ne doit pas uniquement écraser ; il doit aussi construire une ambiance, comme un bon terrain qu’on nourrit avec beaucoup de terre noire, de fumier et un enthousiasme franchement déraisonnable.
Anhela Odor Mortuorum (The Adepts) débute de façon plus conventionnelle avant de tranquillement se transformer en machine de guerre. Les claviers subtils apportent une étrange dimension presque céleste, pendant que les accélérations sur la caisse claire relancent constamment la tension. Le lead demeure au service de la pièce plutôt qu’au service de l’égo, ce qui devient malheureusement aussi rare que du gazon parfait chez quelqu’un qui possède trois chiens et deux enfants.
Puis arrive From Rotting Burial Shrouds, très Napalm Death dans l’approche, avant que Turning the Stones of Torment nous repasse littéralement dessus avec son groove de char d’assaut et cette blower bass qui donne l’impression qu’un volcan vient de s’ouvrir sous nos bottines. Finalement, The Whispering Cathedral – Epilogue ferme le disque avec une approche plus épique et cérémoniale, ponctuée de percussions massives et de passages presque ecclésiastiques qui bouclent parfaitement l’expérience.
Au final, cet album ressemble à une visite guidée du Grand Musée du Death Metal, endroit qui n’existe pas, en passant. Chaque chanson ouvre une nouvelle salle, un nouveau corridor sonore, une nouvelle époque du genre. Funebrarum pige à gauche et à droite dans l’histoire du death metal sans jamais perdre son identité propre. Résultat : un album vaste, cohérent, brûlant et particulièrement savoureux, comme une pelouse parfaite en pleine canicule… sauf qu’ici, c’est ton système de son qui pogne en feu.
Disponible le 29 mai sur Pulverised Records.
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