Quand on observe le parcours de Voïvod avec un minimum de recul, on réalise rapidement que cette petite formation de Jonquière a accompli quelque chose d’exceptionnel. Parti de l’ombre des cuves de l’Alcan et des hivers de Morgoth capables de fendre le béton, le groupe s’est tranquillement installé parmi les formations les plus respectées du metal, du hard rock et du rock progressif mondial. Peu de groupes québécois peuvent prétendre à une telle reconnaissance internationale sans jamais avoir compromis leur identité.
Lorsque l’annonce des concerts avec orchestre symphonique est tombée, la réaction générale oscillait entre la surprise et l’évidence. Surprise parce qu’il s’agit tout de même de Voïvod; évidence parce qu’après plus de quarante ans à repousser les frontières de son propre univers musical, le groupe semblait naturellement destiné à ce genre d’expérience. Après les cuivres du Festival de Jazz, la logique voulait que l’aventure prenne une ampleur encore plus imposante.
Arrive donc les concerts symphoniques! Montréal, seulement! Ah ouais?
Les représentations montréalaises ont ensuite donné naissance à celles de Québec, puis à l’annonce du Saguenay en 2027, preuve que le concept possède suffisamment de profondeur pour continuer à évoluer. J’ai assisté à l’un des concerts de Montréal et, comme tout bon Saguenéen élevé entre les cuves d’huile de la Bonne Patate, les bleuetières et des hivers suffisamment rigoureux pour faire regretter leur décision aux Nordiques (je sais, c’est Marcel Aubut!) d’avoir quitté Québec, je serai évidemment au rendez-vous lorsque le spectacle reviendra à la maison.
J’espérais secrètement qu’une des prestations montréalaises soit immortalisée sur disque, mais c’est finalement celle de Québec qui hérite de cet honneur. Les amateurs de chauvinisme régional pourront s’en remettre : après tout, les Nordiques ont quitté Québec il y a trente ans et plusieurs s’en sont remis… ou presque. De toute façon, l’enregistrement permet aujourd’hui de revivre un spectacle dont la réussite dépasse largement la simple curiosité du mariage metal-symphonique.
Dès les premières mesures d’Experiment, une chose saute aux oreilles : l’orchestre ne cherche pas à adoucir Voïvod. Au contraire, les arrangements accentuent souvent la lourdeur naturelle des compositions. Les cuivres et les cordes ajoutent du poids aux riffs plutôt que de les contourner, ce qui balaie rapidement les doutes que certains pouvaient entretenir face au concept.
Le véritable test se présente toutefois avec le matériel plus récent et plus progressif. Une pièce comme Holographic Thinking démontre à quel point les arrangements ont été pensés en profondeur. La complexité de l’écriture originale trouve ici un nouvel espace d’expression sans jamais sombrer dans la surcharge.
Avec The Unknown Knows, l’ambiance devient plus contemplative. Les vents apportent une couleur presque cinématographique qui rappelle parfois certains grands classiques orchestraux. L’ajout de l’orgue dans la portion finale crée même une dimension quasi liturgique particulièrement réussie. On aurait presque aimé voir Diane Bibeau surgir de derrière les rideaux pour compléter l’expérience.
Mon coup de cœur demeure toutefois The End of Dormancy. Les arrangements symphoniques accentuent parfaitement le caractère narratif de la composition. Les passages plus grandioses évoquent des affrontements interstellaires tandis que les sections les plus sombres prennent une ampleur presque apocalyptique. Le tout se déploie avec une fluidité remarquable.

Into My Hypercube représente également l’un des sommets de l’album. Les instruments à vent adoucissent certaines aspérités (je voulais un beau mot, ici) tandis que les cordes accentuent la tension harmonique. Le résultat ne dilue jamais l’intensité du morceau; il lui ajoute plutôt une nouvelle dimension.
Du côté de Forgotten in Space, l’effet est particulièrement spectaculaire. L’orchestre accompagne les musiciens avec une précision impressionnante. Les cordes suivent les mouvements de la guitare de Chewy, de la basse de Rocky et des frappes d’Away avec une cohésion qui transforme cette vieille déflagration thrash en véritable attaque coordonnée. On est loin d’une poutine du Ashton : ici, la réputation est pleinement méritée. Les interventions des instruments à vent viennent également accentuer certaines lignes de guitare avec une intelligence qui donne encore plus de mordant à cette pièce déjà redoutable.
Cosmic Drama illustre parfaitement la rigueur nécessaire à l’exécution de ce projet. Les changements de dynamique, les détours rythmiques et les nombreuses couches orchestrales exigent une discipline remarquable de la part de tous les intervenants. Même constat pour Pre-Ignition, dont les ajouts symphoniques revitalisent complètement l’énergie. La pièce gagne en ampleur sans perdre son côté nerveux et imprévisible, jusqu’à ce que le moteur secondaire de Rocky se laisse entendre en vrombissant amplement.
Dans le catalogue de Voïvod, Nuclear War demeure ma favorite. Cette version réussit l’exploit de rendre la pièce encore plus massive tout en l’aérant considérablement. Les arrangements regorgent de subtilités qui se révèlent progressivement au fil des écoutes, sans jamais compromettre la brutalité fondamentale du morceau. Le poids supplémentaire apporté par l’orchestre agit comme une charge nucléaire additionnelle sur cette ogive métalloïde.
J’avoue cependant que Fall n’a jamais occupé une place de choix dans mon palmarès personnel. Pas que je ne l’aime pas, loin de là mais c’est plutôt celle qui me dérange le moins de manquer en concert, vous comprenez? En concert, c’est généralement la pièce qui coïncide avec mes expéditions vers les toilettes. Même à la Maison Symphonique, la tradition a été respectée. Après quelques pintes et une consommation supplémentaire dans le hall avec les Martins d’Amérique (ils vont se reconnaitre), traverser le bâtiment pour atteindre les salles de bain relevait pratiquement de l’expédition archéologique dans la pyramide, digne d’Astérix et Cléopâtre. Cette écoute m’a toutefois permis de découvrir pour la première fois sa version symphonique dans son intégralité, et je dois reconnaître que la finale gagne énormément en intensité. Les cordes s’y déchaînent littéralement et offrent une conclusion particulièrement efficace.
Tribal Convictions était pratiquement assurée de réussir l’exercice. Son ADN rythmique et sa richesse mélodique se prêtent naturellement à l’ajout orchestral, qui vient enrichir davantage ses nombreuses qualités. Les percussions et les arrangements symphoniques s’y rencontrent avec une étonnante fluidité.
L’album se conclut avec Astronomy Domine, reprise devenue depuis longtemps une pièce presqu’exclusivement associée à Voïvod qu’à Pink Floyd. Dans ce contexte symphonique, la composition atteint un nouveau niveau de grandeur cosmique et psychédélique. Elle termine l’album sur une note éthérée qui laisse encore résonner les dernières vibrations bien après la fin de l’écoute.
L’une des plus grandes réussites de Symphonique réside dans sa conception même. Contrairement à plusieurs projets du genre, l’orchestre ne semble jamais jouer parallèlement au groupe. C’est d’ailleurs la réserve que j’ai souvent éprouvée à l’écoute de S&M de Metallica, où les deux univers me paraissent parfois cohabiter davantage que fusionner. Ici, l’orchestre agit véritablement comme une extension organique et métallique de Voïvod. Les arrangements donnent l’impression que ces compositions ont toujours été conçues pour inclure ces instruments.
Au final, Symphonique réussit trois missions simultanément : offrir une nouvelle porte d’entrée aux néophytes, satisfaire les fidèles de longue date et ajouter un nouveau chapitre prestigieux à l’héritage déjà colossal de Voïvod et de Piggy. Pour un groupe né à Jonquière, entre les alumineries, les cheminées industrielles et un climat plus robuste que la défensive des Nordiques en 1990, ce n’est pas simplement remarquable.
C’est tout simplement, historique!
Disponible le 5 juin sur Century Media Records.
Photo: Stéphane Bourgeois